Cosmopolis (David Cronenberg, 2012)

de le 25/05/2012
 
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Cette année le Festival de Cannes aura fait la part belle aux adaptations de romans réputés inadaptables. Après les échecs de Sur la route et Paperboy, qui n’auraient jamais dû quitter le format papier, c’est au tour de Cosmopolis, roman un brin ennuyeux mais à fort potentiel, et accessoirement déjà culte, de Don DeLillo. Don DeLillo + David Cronenberg + Robert Pattinson, soit l’association la plus improbable sur le papier. Ou pas. Après avoir analysé dans tous les sens la dégénérescence de la chair, au somment de son étude dans les années 80, David Cronenberg s’est de plus en plus penché sur l’esprit, et dérive assez logiquement vers le verbe. On pourra toujours lui reprocher de s’embourgeoiser, Cronenberg n’est reste pas moins un des auteurs contemporains les plus intéressants, avec une ligne directrice dans son œuvre qui est d’une logique implacable. Avec Cosmopolis, il livre ni plus ni moins que le prolongement logique de A Dangerous Method sans l’académisme plombant et les costumes, sans le propos psychanalytique frontal et sans le faste. Cosmopolis est un huis clos admirable qui réinvente l’espace restreint d’une limousine et dresse un portrait au vitriol des dérives du capitalisme. En un mot : bluffant.

En s’ouvrant sur une toile de Jackson Pollock et en se fermant sur une de Rothko, ou des visuels clairement inspirés, Cosmopolis donne le ton : celui de l’expressionnisme abstrait, d’un film qui ne s’embarrasse aucunement d’une trame narrative claire et qui ne va pas donner un résultat clés en main. Complexe dans sa forme et dans ses réflexions, Cosmopolis est sans doute le film le plus abouti de son auteur depuis Crash, tout en échappant à ce qui était trop attendu, à savoir son retour au cinéma trash. David Cronenberg a modelé le récit de Cosmopolis en l’expurgeant de tout ce qui sonnait trop « cronenbergien ». Ainsi, la bande annonce extrêmement mensongère ne rend pas du tout justesse à cet exercice de style globalement épuré, tourné vers une sophistication glacé et une analyse pertinente des rapports humains des années 2010. Beaucoup moins de sexe, des passages effacés et un final avorté sont le résultat d’un auteur qui n’a plus envie de se répéter et se tourne radicalement vers l’avenir. Cosmopolis est un film générationnel construit autour d’un récit visionnaire et qui aboutit sur un résultat étouffant, malsain et clairement perturbant malgré les apparences. Avec une économie d’effets faciles et en s’appuyant sur l’écriture de Don DeLillo qui prend enfin toute son ampleur quand elle est mise en images, David Cronenberg tisse un canevas jouant sur la confusion du spectateur et la profusion d’informations pour le malmener et lui faire vivre une expérience. A la sortie de Cosmpolis, difficile de ressentir autre chose qu’une profonde terreur tant la démonstration est formidable. Cet homme dans sa limousine représente l’essence du capitalisme outrancier, des manipulations de devises qui deviennent un jeu pour un gosse avec des gros jouets. Avec sa chute, financière, c’est la chute d’un empire qui suit, et la chute de notre monde tout entier dans une logique de l’échec qui fait froid dans le dos. David Cronenberg tire de ce récit visionnaire, qui annonçait tout de même la crise financière avec 10 ans d’avance, un merveilleux pamphlet pas forcément évident à sentir mais qui s’ancre dans l’inconscient du public comme le pire des parasite murders. Et là, c’est l’évidence, tout le cinéma de Cronenberg menait vers Cosmopolis.

La mutation, thème central de son œuvre, ne transforme plus les hommes en monstres, ne les fait plus entrer dans la matrice, mais elle affecte directement l’univers. Le personnage d’Eric Packer est un virus mutant qui contamine le système économique, un virus créé par le système et qui va causer sa perte. Il faut passer au delà du côté très verbeux du film, qui reprend à la lettre tous les dialogues du roman, et dont chaque ligne de dialogue contient une mine d’informations, pour se rendre compte de la richesse et de la pertinence de ce film. Cosmopolis est une œuvre à ranger juste à côté de The Social Network dans cette virtuosité à capter l’air du temps. Film d’un modernisme étourdissant, qui malmène le spectateur en permanence par une mise en scène savamment étudiée, pervertissant son décor unique et limité par une multitude de mouvements presque subliminaux, Cosmopolis est ainsi une démonstration de force d’un réalisateur qui non seulement évolue dans le bon sens mais se montre parfaitement conscient de l’évolution du monde autour de lui. Parfois sexy, parfois glauque, toujours juste et hypnotique, il crée le chaos à travers les vitres d’une limousine et s’impose comme le rêve prémonitoire d’un virus ou comme le requiem d’un monde dans sa totalité. Et si on pourra remettre en question le dernier acte, plombé par un Paul Giamatti qui en fait des tonnes en bouffon et tranche beaucoup trop avec la sobriété presque clinique du reste, Cosmopolis est un film d’une richesse incroyable et un exercice extrêmement solide. Et au delà de seconds rôles assez géniaux, comme des petites parties d’un monde déjà enseveli, tout le film est porté par la révélation d’un Robert Pattinson impérial, qui se révèle capable de soutenir un film aussi fort sur ses jeunes épaules. Il est bluffant, et confirme que certains talents ne peuvent se révéler qu’au contact de grands metteurs en scène.

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FICHE FILM
 
Synopsis

Dans un New York en ébullition, l'ère du capitalisme touche à sa fin. Eric Packer, golden boy de la haute finance, s’engouffre dans sa limousine blanche. Alors que la visite du président des Etats-Unis paralyse Manhattan, Eric Packer n’a qu’une seule obsession : une coupe de cheveux chez son coiffeur à l’autre bout de la ville. Au fur et à mesure de la journée, le chaos s’installe, et il assiste, impuissant, à l’effondrement de son empire. Il est aussi certain qu’on va l’assassiner. Quand ? Où ? Il s’apprête à vivre les 24 heures les plus importantes de sa vie.