Copie conforme (Abbas Kiarostami, 2010)

de le 13/06/2010
 
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Binoche + Kiarostami, association inédite cette année au festival de Cannes, mariage plein de belles promesses surtout. Elle est l’une de nos plus grandes actrices, elle a joué avec les plus grands (Malle, Carax, Haneke, Kieslowski, Ferrara, Assayas, Hsiao-Hsien… la liste est longue), elle est le symbole du grand cinéma d’auteur et a reçu une récompense dans tous les grands festivals du monde (il ne lui manquait que Cannes, c’est fait). Lui est un des cinéastes contemporains les plus exigeants, déjà lauréat d’une palme d’or, souvent inaccessible, qu’on peut vénérer ou détester pour ses parti-pris de mise en scène, ses plans interminables, mais capable de générer une véritable poésie. La rencontre entre l’actrice française et le réalisateur iranien ne pouvait déboucher que sur une oeuvre singulière, hors du commun, et ne pouvait être présentée ailleurs qu’à Cannes où le film semblait presque programmé pour remporter la palme avant même le début de la compétition. Le résultat on le connait, un prix d’interprétation bien mérité pour Juliette Binoche, il était temps de découvrir ce film. Petite appréhension avant la séance, la bande annonce tournant depuis quelques semaines étant particulièrement peu engageante. On pouvait s’attendre à un film à la gloire de l’actrice, une oeuvre hermétique, il n’en est rien. Non pas que Copie Conforme soit un film hyper accessible au grand public, c’est loin d’être le cas. On en vient même pendant la première partie à se demander s’il a quelque chose à raconter. Puis, au détour d’une scène détonateur, on découvre quelque chose de brillant, du très grand cinéma.

Ainsi, il convient de souligner que les quarante premières minutes du film, sur 1h46, sont extrêmement pénibles. Quarante minutes de présentation des personnages qui semblent durer des heures, pendant lesquelles il ne se passe quasiment rien. Pendant une scène d’introduction durant laquelle le maitre du plan fixe semble faire un clin d’oeil à ses admirateurs, étirant la durée des plans à l’extrême et laissant des personnages entrer et sortir du cadre comme si la caméra n’était qu’un élément de décor passif, il parvient pourtant à créer quelque chose de fascinant et laisse de beaux espoirs pour la suite. Malheureusement un fois passée cette conférence étrange le film entre dans une sorte de réflexion pas inintéressante sur l’art en général, ou la perception de l’oeuvre d’art qui crée finalement sa valeur, mais tout cela est traité de façon tellement molle qu’on s’ennuie ferme, avec une impression de vide scénaristique plutôt gênante.

Mais, suite à un petit voyage en voiture qui semble durer lui aussi une éternité, le décor passe d’une petite ville de Toscane à un petit village du nom de Lucignano, à proximité de Florence, et comme par magie le film prend une toute autre dimension. Aidé par un pseudo twist légèrement tiré par les cheveux et qui doit énormément à la traduction des sous-titres, le récit se transforme en quelque chose de subtil, de cruel et de très intelligent abordant le thème universel de l’évolution du couple dans le temps. On aura rarement vu retournement de situation aussi salvateur pour un film qui à priori n’en avait pas besoin. Copie Conforme devient alors le grand film promis par cette réunion de talents. Retour sur les terres d’un mariage dont la passion s’est étiolée au fil du temps, voyage dans un passé de l’ordre du fantasme, rencontres avec ces jeunes mariés remplis de rêves et d’espoirs (ou de naïveté) qui ne semblent être que des copies de ce couple aujourd’hui triste et que l’amour a déserté, ce couple Binoche/Shimell n’est-il pas lui-même qu’une copie conforme DU couple absolu, un extrait de vie de ce qu’on connaitra peut-être tous? D’ailleurs jusqu’à la toute fin demeurera un doute. Assiste-t-on au quinzième anniversaire de mariage de cet homme et cette femme qui n’ont plus du tout le même idéal de vie ou à un jeu de dupes poussé à l’extrême? De cette ambiguïté nait la puissance du film de Kiarostami qui échappe à toute certitude et toute balise narrative.

Mise en scène ultra posée oblige, le réalisateur soigne particulièrement ses cadres construits comme autant de tableaux fourmillant de détails et bénéficiant à chaque instant d’une belle profondeur. La technique colle parfaitement avec l’épure générale et pour son premier film tourné en dehors de son pays natal, l’artiste iranien a su s’adapter au décor magique de la Toscane. Intelligemment, il joue avec les miroirs, physiques ou métaphoriques, ainsi qu’avec les langues en mariant le français, l’anglais et l’italien autant pour brouiller certaines pistes que pour souligner l’universalité du récit. Cette chronique douce amère et analyse des dérives du couple se révèle avec le temps bien plus profonde que la rigidité des images ne le laisse imaginer, il s’agit d’un film qui impose une lucidité aussi difficile à accepter, car très cruelle, que finalement tendre. Car rien dans cette seconde partie n’est traité avec lourdeur, le propos est toujours juste et naturel même s’il fait très mal quand on l’accepte.

L’immense réussite de l’ensemble occulte au final les premières réserves qui annonçaient un film ennuyeux au possible. il faut dire que dans la première partie, même les acteurs ne parviennent pas à convaincre alors qu’ils brillent dans la seconde. Juliette Binoche semble naviguer dans l’improvisation permanente, ce qui rend chacune de ses lignes de dialogue extrêmement juste. Autant dire qu’elle n’a pas volé son prix d’interprétation, elle livre une composition flamboyante. Face à elle, le baryton William Shimell impose une présence démente pour son premier rôle au cinéma. Avec un détachement permanent et une sorte de mélancolie cynique dans le regard, il impressionne vraiment. Au rayon des surprises, on appréciera l’intervention tout en subtilité du grand écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière parmi les apparitions de personnages visant à faire prendre conscience à ce couple en perdition des enjeux de ce qu’ils vivent. Au final, si la toute première partie de Copie Conforme laissait craindre le pire, la suite relève tellement le niveau par sa subtilité et son intelligence dans le traitement comme dans le fond qu’on se retrouve comme happé par tant de maitrise. Bien plus accessible que ses films précédents, le petit dernier de Kiarostami séduit à postériori tout en délivrant paradoxalement un message d’un pessimisme qui a de quoi effrayer n’importe quel jeune couple.

FICHE FILM
 
Synopsis

James, un écrivain quinquagénaire anglo-saxon, donne en Italie, à l'occasion de la sortie de son dernier livre, une conférence ayant pour thème les relations étroites entre l'original et la copie dans l'art. Il rencontre une jeune femme d'origine française, galeriste. Ils partent ensemble pour quelques heures à San Gimignano, petit village près de Florence. Comment distinguer l'original de la copie, la réalité de la fiction ?