Conversations nocturnes (Oliver Stone, 1988)

de le 26/02/2012
 
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Avec presque 20 longs métrages de fiction au compteur, dont une poignée de chefs d’œuvres (Platoon, JFK, Tueurs nés, L’enfer du dimanche…) et nombre de bombes, Oliver Stone se paye le luxe de garder quelques films méconnus. Ses premiers films d’horreur, à la limite du regardable, mais surtout Salvador et Conversations nocturnes. Si le premier, petit monument avec un énorme James Woods, possède aujourd’hui une certaine côte, le second beaucoup moins, en partie à cause de son statut d’inédit vidéo jusque là mais surtout car sorti à l’époque entre deux colosses d’Oliver Stone, pile entre Wall Street et Né un 4 juillet. Il faut dire que Conversations nocturnes, qui retrouve son titre original Talk Radio pour sa sortie vidéo, est une œuvre un peu à part dans la filmographie de Stone. Il s’agit d’une œuvre écrite sur la base du bouquin Talked to Death: The Life and Murder of Alan Berg de Stephen Singular, traitant du destin d’Alan Berg, avocat juif américain reconverti en animateur radio virulent et assassiné par des membre de l’Ordre, une organisation néo-nazie. Mais c’est en réalité une double adaptation car le scénario est en même temps construit autour de la pièce de théâtre Talk Radio, écrite et interprétée par Eric Bogosian qui co-écrit ici le film avec Oliver Stone et reprend son rôle de Barry Champlain. Un heureux mariage pour ce qui s’avère être le film le plus énervé d’Oliver Stone avec Tueurs nés.

Il aura fallu quatre ans pour que le cinéma s’empare du drame antisémite entourant la mort d’Alan Berg, donnant lieu à deux films coups de poing produits la même année. La Main droite du diable de Costa-Gavras élargit la réflexion à toutes ces communautés héritières de l’Allemagne nazie tandis que Talk Radio utilise l’évènement comme une épée de Damoclès sur la tête d’un homme mû par ses pulsions auto-destructrices. Talk Radio est un challenge permanent, et notamment celui de faire un film de cinéma autour d’un homme qui n’existe qu’à travers sa voix. Oliver Stone n’est jamais aussi efficace et inventif que quand il est en colère ou poussé dans ses derniers retranchements, et il en fait une nouvelle démonstration ici en mettant ses contraintes à profit pour livrer un film d’une modernité formelle parfois saisissante et dont le propos résonne comme un cri de désespoir. Talk Radio c’est le portrait d’une Amérique en pleine décomposition et qui n’en finit plus de souiller son image et ses idéaux. À travers le portrait de Barry Champlain, animateur précurseur qui aime à remuer la merde, qui pousse ses auditeurs et participants à l’émission à vider leur sac de leurs pensées les plus intimes et inavouables, qui aime à rebondir pour dispenser sa vision d’une société sclérosée, Oliver Stone et Eric Bogosian mettent en lumière une Amérique bien loin de l’idéal qu’elle peut représenter. À l’aube des 90’s ce portrait au vitriol a de quoi surprendre par sa liberté de ton, et nous rappelle au bon souvenir d’un Oliver Stone qui n’hésitait pas à lui aussi remuer la fange et déranger Hollywood, le chantre du politiquement correct. Camés, fascisants, beaufs, névrosés, conservateurs débiles, tout ce que l’Amérique comporte de plus sale et de plus vil dans sa population trouve ici un écho à travers les appels que reçoit Barry Champlain dans son Night Talk. Tout cela pour mettre en place un tissu assez logique d’une vision des USA faite de violence et de haine. Et c’est en même temps un portrait déprimant des dérives des médias, et principalement des stars des médias, montrés comme des connards égocentriques qui utilisent toute la misère qu’ils sont censés traiter, l’exploitent honteusement, et tout cela non pas pour faire de l’information ou aider les auditeurs mais pour parler de ce qu’ils aiment le plus au monde : leur propre petite personne. Barry Champlain est un personnage absolument détestable dans ses paroles et ses pensées, par sa volonté inconsciente de détruire tout ce qu’il touche, son refus d’une vie heureuse, et son côté foncièrement suicidaire qui se dévoile au fur et à mesure. Un personnage tout ce qu’il y a de plus repoussant, qu’on n’aimera jamais vraiment, mais qu’Oliver Stone traite avec tellement de talent qu’il nous y attache et rend son destin passionnant. c’est là tout le talent des grand conteurs, parvenir à établir un lien affectif entre le public et le personnage le plus moralement inacceptable qui soit. Et ça fonctionne car derrière ce portrait se dessine un propos bien plus universel et qui découle directement du personnage et ses dérives.

Cette relation de fascination/répulsion fonctionne grâce à une maîtrise à tous les niveaux. Sur la narration, Talk Radio est un modèle du genre, un récit dont le moteur est la haine de l’espèce humaine mais ne le dévoile qu’au compte-gouttes. C’est également une performance d’acteur assez sidérante, Eric Bogosian livrant une prestation hallucinée qui trouve son apogée dans un long et intense monologue cathartique qui fait la lumière sur la noirceur de son personnage. Autour de lui, c’est la valse des grands seconds rôles avec notamment Alec Baldwin, John C. McGinley ou encore le grand Michael Wincott qui multiplie les voix et se personnifie ensuite à l’image dans le rôle de Kent, sorte de Steven Tyler perché. La performance se situe également du côté de la mise en scène d’Oliver Stone qui transforme ce tournage express (25 jours) en petite leçon de gestion des espaces réduits. Situé à 80% dans le décor du studio de radio, Talk Radio est un film qui regorge d’idées visuelles, une sorte de laboratoire dans lequel Stone piochera ensuite pour ses films suivants. L’utilisation de la steadicam, les jeux sur les reflets et l’extinction des lumières entre le premier et l’arrière-plan, le monologue tourné sur une plateforme rotative, les idées développées ici par Oliver Stone et son directeur de la photographie Robert Richardson (son DP attitré jusqu’à U Turn – Ici commence l’enfer, aujourd’hui collaborateur de Martin Scorsese et Quentin Tarantino) feront école et c’est sans surprise qu’on a pu en retrouver dans le récent et excellent Pontypool pour aborder la mise en scène d’un animateur de radio. Une petite bombe à (re)découvrir.

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DVD sorti le 18 janvier 2012

Distribué par Carlotta Films

Pour ce petit film méconnu, nouveau trésor déniché par Carlotta, l’éditeur soigne sa copie avec un transfert très propre et une bande son de très bonne qualité qui permet de mettre en avant le travail colossal apporté sur le traitement sonore du film. Côté suppléments, le choix de la qualité est fait sur la quantité et le seul bonus présent est un entretien de 26 minutes avec Oliver Stone qui revient sur ce film qu’il a lui-même réévalué. Un entretien qui laisse la part belle à quelques anecdotes autour de l’histoire du film et quelques réflexions sur la technique de mise en scène. Très intéressant et accessible.

FICHE FILM
 
Synopsis

Barry Champlain anime une émission à succès sur une radio locale de Dallas. Cynique, cru, méchant, il provoque les noctambules qui l’appellent et lui livrent des récits souvent sinistres. Alors que l’émission doit désormais être diffusée à l’échelle nationale, Barry voit son ex-femme revenir à Dallas et les menaces antisémites à son égard se multiplier. Pris dans une surenchère de violence verbale, il s’isole dans la mégalomanie et l’angoisse…