Cogan – Killing Them Softly (Andrew Dominik, 2012)

de le 22/05/2012
 
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Le risque quand un réalisateur livre un film aussi sublime, aussi impressionnant, et aussi complet que L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, c’est clairement de décevoir avec son effort suivant. Cogan (quel dommage de ne pas avoir gardé le titre original, « Killing Them Softly ») marque une nouvelle étape dans la carrière du réalisateur australien Andrew Dominik  qui cherche à éviter à tout prix de s’enfermer dans un genre ou un style. En trois films, ce sont trois univers avec très peu d’éléments en commun, trois genres, trois œuvres autonomes qui n’ont comme dénominateur commun évident qu’une application de chaque instant, presque maladive, dans la mise en scène et un traitement iconique de ses personnages. Cogan est un film protéiforme qui mélange les genres avec un brio assez saisissant et part d’un postulat de polar classique à base de tueurs à gage pour évoluer vers quelque chose d’autre, à la rencontre des genres mais également des univers. Si cette fois il ne crée pas autant que sur son précédent film, qui empruntait déjà beaucoup au cinéma de Terrence Malick, il s’essaye cette fois au polar pop dans la veine de Quentin Tarantino et de la chronique de gangsters philosophes comme chez les frères Coen.

Cogan a de sérieuses chances de décevoir quiconque résume la petite carrière d’Andrew Dominik à L’assassinat de Jesse James… qui tranchait déjà radicalement avec Chopper. En abandonnant l’aspect flottant et vaporeux de sa mise en scène, en laissant globalement de côté le lyrisme hypnotique de son duel symbolique entre un maître et son aspirant, en politisant frontalement son film, il apporte la rupture. Pourtant, avec son héros dont le nom n’est jamais prononcé (« peu de personnes me connaissent ») et qui n’apparait que de façon impromptue et sporadique, il poursuit son exploration de la représentation de la légende au cinéma, trouvant à nouveau une figure légendaire foncièrement négative mais qui nous happe par sa complexité. Qui est ce type ? Un homme de main ou un envoyé de l’antichrist ? Dans son traitement qui délaisse le réalisme au profit d’une certaine suresthétisation parfois, qui multiplie, voire martèle les encarts politiques (présence omniprésente des écrans de TV ou d’émissions de radio qui ne parlent que de finances) Andrew Dominik signe le deuxième film cannois qui semble transpirer de l’écriture de Cormac McCarthy. Concrètement, il scrute au plus profond la noirceur des hommes qu’il observe avec une certaine dose de misanthropie, voire de cynisme, sans jamais oublier leur statut d’icônes. Andrew Dominik est sur de l’impact et de l’efficacité de sa mise en scène, peut se reposer sur des acteurs solides, pour dresser un portrait de l’Amérique directement hérité du western de Sam Peckinpah. Le polar dépressif à l’humour noir et très « mâle » comme héritier du western c’est un peu l’idée de Cogan, film dont la beauté picturale n’a d’égale que la pertinence de son propos. Andrew Dominik filme des figures archétypales qu’il transgresse presque sournoisement, faisant du tueur à gages un philosophe à la gâchette facile et à la mécanique de mise à mort assurée, du tueur senior un James Gandolfini alcoolique satyriasique, du patron de tripot un Ray Liotta arnaqueur franchement loser… bref il réinterprète des figures tutélaires de l’iconographie des gangsters (des Sopranos aux Affranchis) pour dresser un portrait de l’Amérique qui dépasse les simples conventions politiques (la passation Bush/Obana en fond traduit un total immobilisme) pour toucher à beaucoup plus simple, et en même temps infiniment plus complexe : l’humain.

D’une lucidité totale sur la manipulation de masse, et manquant peut-être de sobriété dans sa façon de délivrer son propos, Cogan n’en est pas moins un polar pur jus construit autour de personnages tous plus fascinants les uns que les autres. De ce point de vue, le film est d’une efficacité totale avec son récit ramassé qui ne s’embarrasse que de très peu de gras. Avec 1h40 au compteur, Andrew Dominik va à l’essentiel, ce qui ne l’empêche pas de livrer une poignée de séquences remarquables dans un ensemble déjà de très haut niveau sur le plan technique. De sa séquence de shoot à ses nombreuses scène de violence outrancière, chacune traitée sur un mode différent (le passage à tabac plein cadre sur Ray Liotta, une exécution en hyper ralentis avec quelques effets numériques un peu dégueulasses mais un impact visuel sidérant, une autre exécution extrêmement froide…), Cogan développe une grammaire visuelle qui n’en finit pas d’impressionner. La multiplicité de ses effets, la complexité de son montage, tout est à priori là pour séduire et transformer son cynisme en lucidité. Souvent drôle, outrancier dans son côté bavard qui laisse la part belle aux comédiens, porté par un Brad Pitt toujours aussi iconique et massif, Cogan reste légèrement à la peine sur la relative simplicité de son scénario, au moins en première lecture, ou sur ses choix musicaux agréables mais bien trop illustratifs. Mais quand il montre ce qu’est devenu ce pays de rêve, comment il a dérivé et ne s’est jamais débarrassé de ses fondations violentes, comment il est condamné, Andrew Dominik prouve qu’il n’a pas besoin de lyrisme ou de Nick Cave pour faire un excellent film. Même s’il n’est clairement pas à son plus haut niveau sur ce coup, il s’inscrit aux côtés des Scorsese, Tarantino et Coen, plutôt que de simplement les imiter.

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FICHE FILM
 
Synopsis

Lorsqu’une partie de poker illégale est braquée, c’est tout le monde des bas-fonds de la pègre qui est menacé. Les caïds de la Mafia font appel à Jackie Cogan (Brad Pitt) pour trouver les coupables. Mais entre des commanditaires indécis, des escrocs à la petite semaine, des assassins fatigués et ceux qui ont fomenté le coup, Cogan va avoir du mal à garder le contrôle d’une situation qui dégénère…