Coco Chanel & Igor Stravinsky (Jan Kounen, 2009)

de le 03/01/2010
 
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Quand un des réalisateurs les plus doués de sa génération s’attaque à la vie d’un personnage réel, ça peut donner quelque chose d’éblouissant, comme par exemple Ali, le meilleur biopic jamais tourné. Coco Chanel a déjà eu son biopic cette année au cinéma avec Coco avant Chanel d’Anne Fontaine mais aussi à la télévision avec Coco Chanel de Christian Duguay… autant dire que le personnage est à la mode pour faire un peu d’humour noir. Voir débarquer un autre film la même année sur la même légende peut laisser dubitatif… sauf que tout d’abord ce n’est pas un biopic car le film est en fait l’adaptation du livre Coco & Igor de Chris Greenhalgh qui s’intéresse à une courte période de la vie de la célèbre créatrice, mais surtout c’est le grand (par le talent) Jan Kounen qui se retrouve aux manettes du projet, remplaçant au passage un certain William Friedkin tout de même… Et Kounen c’est quand même un des réalisateurs français d’adoption (il est hollandais) les plus doués qui soit et qui après des courts métrages tous plus géniaux les uns que les autres s’est déjà essayé par trois fois avec succès au long (Dobermann, cultissime, Blueberry, excellent et trippant même si difficile d’accès et mal vendu, et 99 Francs, délire comic book et adaptations déjantée de Beigbeder… y’a pire comme filmographie!). Cette fois, il est à la barre d’un film de commande qu’il n’a selon ses dires accepté que pour pouvoir diriger Mads Mikkelsen. On pouvait craindre le pire, une romance impersonnelle, un film sans style qui joue la carte de la sobriété du biopic avec un réalisateur qui s’efface derrière son sujet… et bien non!! Jan Kounen surprend son monde, il est bien capable de jouer sur tous les niveaux et de s’attaquer à des styles loin de son univers… énorme et excellente surprise!

Le film ne nous raconte pas la vie de Coco Chanel, elle est simplement l’une des actrices d’une histoire d’amour comme on n’en voit quasiment jamais au cinéma, une histoire aussi passionnelle que destructrice, une lutte de pouvoir entre deux artistes totalement différents, une rencontre explosive entre deux précurseurs… Les deux personnages sont extraordinaires, leur attirance était presque écrite, elle est une femme indépendante d’après-guerre alors que les femmes étaient encore soumises à leur mari, il est un compositeur russe trop en avance sur son temps qui souffre de voir son œuvre huée par la bourgeoisie parisienne plus habituée au classicisme de Tchaïkovski qu’à l’anticonformisme de son Sacre du Printemps résolument moderne… Deux personnages importants et symboliques d’une histoire en mouvement, deux électrons libres qui ont fait évoluer leur époque chacun à leur manière.

Leur rencontre est une histoire de fascination immédiate, leur jeu de séduction est un jeu interdit, il est marié et père de plusieurs enfants, elle n’en a rien à faire car c’est une femme qui fonctionne à l’instinct plus qu’au calcul. Rarement on aura vu une histoire d’amour (bien que ce terme puisse paraître mal choisi ici car pas assez fort) aussi cruelle et passionnante sur un écran, aussi réaliste également… À aucun moment cela ne semble joué par des comédiens, on sent cette attirance presque animale qui ne se matérialise que par des regards et très peu de mots échangés malgré la puissance de leurs ébats, scènes par ailleurs tout simplement somptueuses, aussi crues que pudiques, filmées avec une virtuosité désarmante. Comme toute histoire entre deux artistes, elle est tragique mais nécessaire, chacun puisant dans cette passion le feu créateur. De leur union ne naîtra aucun enfant mais des compositions fiévreuses et un parfum mythique, dont la création à Grasse sera l’une des nombreuses scènes magiques du film.

Ce que nous raconte Coco Chanel & Igor Stravinsky c’est la petite histoire qui mène à la grande, à la légende. C’est l’histoire d’une passion dévorante (c’était avec le recul le sujet le mieux traité par exemple dans Vicky Cristina Barcelona il n’y a pas si longtemps) entre deux être qui ne peuvent pas cohabiter mais qui ont pourtant besoin l’un de l’autre pour s’accomplir… Sur ce point, on a donc une histoire extrêmement bien traitée, toujours avec justesse. Mais il n’y a pas que ça. Le film aborde directement le thème de l’art et de la création, développant la thèse selon laquelle il ne peut pas y avoir de création artistique sans passion. Cela complète à merveille deux autres films également présents au Festival de Cannes cette année et qui abordaient le même sujet sous un autre angle: Ne te Retourne Pas et Tetro… à croire que pour une fois l’art était au centre du festival!

Pour cette commande, Jan Kounen surprend par sa mise en scène. En apparence ultra classique, il expérimente tout de même très souvent, trouvant des cadres incroyablement beaux, avec une caméra sans cesse en mouvement dont certains sont tout simplement bluffants (comme quoi, il est possible de filmer une histoire d’amour de façon originale!). Des plans séquences, quelques scènes caméra à l’épaule… le réalisateur trouve à chaque scène l’illustration parfaite du sentiment de Coco ou d’Igor. La musique de Gabriel Yared qui rend un vibrant hommage à celle de Stravinsky nous emporte, tout comme le duo d’acteurs vraiment remarquable. Comme à son habitude Mads Mikkelsen est parfait, froid en apparence et brûlant à l’intérieur, Anna Mouglalis impose une présence démentielle, avec son élégance et sa voix inimitable…

A la fois portrait de deux personnages hors du commun, histoire d’une passion enivrante et réflexion sur la création artistique, Coco Chanel & Igor Stravinsky vient mettre le plus beau point final possible à une année 2009 très riche en œuvres fortes. C’est la preuve ultime pour ceux qui ne l’avaient pas encore compris que Jan Kounen est à la fois un réalisateur hors pair et un très grand conteur… quelle classe!

FICHE FILM
 
Synopsis

Paris, 1913, Coco Chanel est toute dévouée à son travail et vit une grande histoire d'amour avec le fortuné Boy Capel. Au Théâtre des Champs-Élysées, Igor Stravinsky présente le Sacre du Printemps. Coco est subjuguée. Mais l'oeuvre, jugée anticonformiste, est conspuée par une salle au bord de l'émeute. 7 ans plus tard, Coco, couronnée de succès, est dévastée par la mort de Boy. Igor, réfugié à Paris suite à la révolution russe, fait alors sa connaissance. La rencontre est électrique. Coco propose à Igor de l'héberger dans sa villa à Garches, pour qu'il puisse travailler. Igor s'y installe, avec ses enfants et sa femme. Commence alors une liaison passionnée entre les deux créateurs...