Cleveland contre Wall Street (Jean-Stéphane Bron, 2010)

de le 13/08/2010
 
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Il y a quelque chose de rassurant dans les sélections parallèles du Festival de Cannes. Année après année, et peu importe la lassitude et le manque d’inspiration qui rongent l’industrie cinématographique, on y trouve toujours des oeuvres follement originales. Parfois elles ne le sont que sur la forme, parfois c’est le fond qui est inédit et donc rafraichissant, et ce quel que soit la noirceur du propos. Cette année, crise financière majeure oblige, Wall Street était à l’honneur. En sélection officielle hors compétition avec Wall Street : l’Argent ne Dort Jamais d’Oliver Stone pour le côté fiction, séance spéciale avec Inside Job de Charles Ferguson pour le pur documentaire et ce Cleveland contre Wall Street à la Quinzaine des Réalisateurs pour le film hybride sur le sujet. Cleveland fait partie de ces villes américaines qui ont le plus souffert de la crise des subprimes avec sa population peu aisée, et le film à la lisière entre fiction et documentaire prend le parti de filmer un procès opposant la population de la ville aux banques de Wall Street. Sauf que ce procès n’a jamais vraiment eu lieu, le pouvoir des financiers étant tel que les rouages ont été bloqués dès le premier stade mais peu importe. Le réalisateur qui devait au départ faire un vrai documentaire décide que ce procès doit avoir lieu, y compris de façon fictive. Fait incroyable et troublant, aucun acteur n’est bien sur présent, tous les protagonistes étant les personnes bien réelles qui auraient dû participer à ce procès s’il avait eu lieu. De vraies victimes, de vrais avocats, un vrai juge. Tout est vrai, sauf que c’est faux. L’exercice est passionnant d’un bout à l’autre, révoltant bien entendu mais avant tout honnête avec le sujet traité, sans jamais devenir partisan. C’est là toute sa force.

Cleveland contre Wall Street est bien sur avant tout un documentaire, même si le procès est monté de toutes pièces. Et s’il est évident que le simple fait de faire ce film nous prouve que le réalisateur n’est pas vraiment du côté des banques, il est incroyablement impartial dans son travail. On est à l’exact opposé des travaux de Michael Moore qui ont tendance à manipuler l’audience pour la faire pencher de son côté, ici on se retrouve finalement en tant que spectateur qui serait assis au milieu du jury. Aucun parti-pris donc, on assiste simplement aux témoignages, argumentaires et show théâtral comme au sein de tout tribunal américain qui se respecte. Et à la question de savoir si ce sont bien les banques, ou Wall Street en général, qui sont à l’origine des maux de Cleveland comme de centaines d’autres villes, on n’aura comme réponse que notre propre conscience une fois le générique de fin apparu. Pas de réponse clés en main, pas de manipulation, aucun manichéisme. Ce ne sont pas les méchants financiers opposés aux gentils habitants crédules, Cleveland contre Wall Street réussit merveilleusement à éviter en permanence le jugement hâtif.

Mais il s’agit également d’un film dont les interrogatoires et contre-interrogatoires sont tout simplement passionnants. En effet, soyons francs cette crise financière et en particulier ses causes profondes dépassent la majorité de la population mondiale. Les termes financiers sont pour la plupart du temps incompréhensibles par le commun des mortels, et ce même quand il s’agit du présentateur du 20h qui nous les explique. Avec Cleveland contre Wall Street Jean-Stephane Bron peut être fier des vertus didactiques et même pédagogiques de son film qui, nous mettant dans la position de ce jury qui n’y comprend pas grand chose non plus, nous éclaire grandement et surtout précisément sur les mécanismes complexes de Wall Street et de ses pratiques modernes hasardeuses. Personne n’est tout blanc ou tout noir et les « victimes » ont clairement leur part de responsabilité quelque part, dans leur malheur. Chacun a le droit de réponse, chacun a des raisons bien claires et tout à fait compréhensibles, en cela Cleveland contre Wall Street ne nous manipule jamais et va même jusqu’à pousser la réflexion plus loin que ce simple procès et cette crise. Lors des délibérations du jury sont mises en lumière des problématiques bien plus profondes, sociales, raciales ou politiques qui nous en apprennent énormément, peut-être même plus que le procès en lui-même, sur les bases de la crise et qui sont ancrées dans la société américaine.

Techniquement cela est monté comme un véritable procès filmé entrecoupé de témoignages mettant en scène les témoins. Tout est très sobre, l’émotion n’est jamais appuyée par une manipulation de l’image ou de la musique et ne vient que naturellement lors des interrogatoires qui parfois sombrent un peu dans le pathos. Mais ces personnes ayant vécu de vrais drames, se retrouvant expulsés de chez eux ou autres, on comprend aisément qu’ils se laissent submerger par l’émotion. Chacun joue son propre rôle, ils ne sont qu’acteurs de leur propre vie et de ce procès auquel ils croient comme s’il était bien réel au niveau juridique, et cette sincérité apporte une véritable puissance à Cleveland contre Wall Street qui oppose des personnes brisées, des avocats manipulateurs et grands acteurs, des purs salopards ou juste des gens qui ont simplement pensé et agi de façon un peu trop égoïste. Une fois l’issue du procès connue on reste avec nos doutes et notre propre réflexion morale, et on a envie de remercier Jean-Stephane Bron de ne pas avoir succombé à la tentation de nous manipuler comme le font tous ces collègues documentaristes.

[box_light]Exercice risqué et passionnant, Cleveland contre Wall Street tente d’analyser avec honnêteté et recul les rouages de Wall Street, la crise financière et le rôle des banques dans les trop nombreuses expulsions qu’a connu l’Amérique. Complexe, rythmé et très pédagogique, le film ne nous prend ni pour des initiés ni pour des imbéciles et trouve le ton juste pour nous donner toutes les cartes afin de nous faire notre propre opinion. Et ce sans jamais nous imposer quelque vision personnelle que ce soit. En cela Cleveland contre Wall Street n’est ni un brûlot ni une oeuvre engagée, simplement une démonstration dans laquelle chaque partie a son mot à dire, nous laissant face à notre morale pour nous bâtir une opinion. C’est assez rare pour être salué comme il se doit.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Le 11 janvier 2008, Josh Cohen et ses associés, avocats de la ville de Cleveland, assignent en justice les 21 banques qu’ils jugent responsables des saisies immobilières qui dévastent leur ville. Mais les banques de Wall Street qu’ils attaquent s’opposent par tous les moyens à l’ouverture d’une procédure. Cleveland vs Wall Street raconte l’histoire d’un procès qui aurait dû avoir lieu. Un procès de cinéma, dont l’histoire, les protagonistes et leurs témoignages sont bien réels.