City of Life and Death (Lu Chuan, 2009)

de le 22/06/2010
 
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On ne le sait pas forcément mais Nankin (ou Nanjing), capitale du Sud, était jusqu’en 1949 la capitale de la République de Chine. On le sait encore moins si on ne s’est jamais intéressé à l’histoire la Chine mais à l’aube de la seconde guerre mondiale, en décembre 1937 pour être précis, a eu lieu dans cette ville un évènement majeur de l’histoire sino-japonaise, un massacre terrible qui reste dans les mémoires chinoises comme un traumatisme encore plus important que les évènements de la place Tian’anmen. Pourquoi ce rappel historique? Si le titre international City of Life and Death est plutôt bien choisi, le titre original est tout simplement Nanjing! Nanjing! et sonne comme un écho aux faits historiques. Echo car on nous y montre les évènements survenus dans cette grande ville à travers les yeux des chinois mais aussi des japonais, vision des victimes puis des bourreaux sur un mode qui rappelle le traitement de Clint Eastwood pour son diptyque Mémoires de nos Pères et Lettres d’Iwo Jima par son absence de véritable parti pris, et en poussant la chose encore plus loin. Venant d’un réalisateur chinois on pouvait craindre un film foncièrement anti-japonais, ce qui aurait presque été justifié car il y a tout de même eu un massacre de civils chinois par l’armée impériale japonaise, mais de façon incroyable Lu Chuan évite tous les pièges du film de propagande en livrant une oeuvre à l’intégrité qui ne saurait être remise en cause. Mais ce dont il accouche, au delà d’un propos terrifiant sur la nature même d’un évènement aussi difficile, c’est d’un immense film de guerre, sans doute un des plus grands jamais réalisés et qui en renvoie certains considérés comme des modèles au rang de gentils essais avortés.

Tout le film est basé sur d’authentiques lettres de soldats japonais, autant dire que la véracité de ce qui se passe à l’écran ne peut être remise en cause. C’est d’ailleurs un évènement en soi car un film chinois qui aborde un sujet tabou, un des plus grands traumas de l’histoire du pays, mais le raconte en optant en grande partie pour le point de vue du bourreau, c’est tout de même insolite voir assez couillu. Mais c’est surtout très intelligent. Car pour en finir avec la diabolisation de l’ennemi de toujours il faut mettre de côté l’image de barbare et de mal incarné pour essayer de comprendre l’humain. Et à hauteur d’hommes, à hauteur de soldats, un troufion japonais n’est pas plus un animal qu’un troufion chinois. Ces hommes se sont engagés par choix ou non et non d’autre issue que d’obéir aux ordres de leurs supérieurs sous peine de sanction qu’on imagine aisément expéditive. Ainsi, en faisant des soldats japonais des hommes, Lu Chuan fait un grand pas en avant pour la mémoire collective chinoise, et rien que ça ce n’est pas rien.

Mais un sujet aussi passionnant et important soit-il ne fait pas forcément un bon film, le réalisateur le sait. Et de la part de celui qui a déjà pondu les deux petites merveilles que sont the Missing Gun et Kekexili, la Patrouille Sauvage, on ne pouvait s’attendre à rien d’autre qu’à du grand cinéma, du vrai. Egalement auteur du scénario, Lu Chuan articule son récit sur un mode déjà éprouvé par LE modèle du film de guerre moderne, Il Faut Sauver le Soldat Ryan, en améliorant encore la construction afin de ne pas faire rebaisser la pression après l’intro, ce qui constituait le principal défaut du film de Spielberg. Ainsi City of Life and Death est construit en deux parties bien distinctes. La première est très brutale et se concentre sur les affrontements. Si on suit quelques personnages ils ne sont que des anonymes noyés dans cette masse que constituent les soldats. Cette partie est très dure, très réaliste sans appuyer sur des effets gores qui seraient too much, c’est l’illustration parfaite d’un conflit guerrier. De la masse on passe aux personnages dans la seconde partie qui se concentre sur des drames personnels au milieu du drame général. Rien ne nous est épargné, des viols massifs aux meurtres d’enfants. City of Life and Death est un film très dur.

Armé d’un noir et blanc somptueux qui sonne comme un aboutissement de la désaturation de plus en plus présente dans le genre, Lu Chuan nous livre un sacré morceau de pelloche. L’énergie du désespoir anime le film, la haine également, et une incompréhension totale face aux agissements de ces soldats. Il est vrai que balancer le message « la guerre c’est mal et c’est moche » parait presque inutile mais une piqure de rappel si bien mise en scène ne fait jamais de mal. Décors grandioses qui se révèlent dans des plans larges majestueux qui prennent encore plus d’importance quand le réalisateur choisit de s’attarder sur les visages de ces hommes et femmes qui se savent condamnés ou moralement perdus. Lu Chuan nous fait sa petite leçon de mise en scène en livrant un film d’une rare beauté et d’une poésie dramatique vraiment poignante. Il est vrai que l’accumulation de drames et de scènes chocs frise parfois l’overdose mais il réussit à éviter tout de même le pathos trop facile, ses choix sont parfaitement justifiés. Intelligemment il ajoute au sein de l’histoire le parcours initiatique d’un jeune soldat japonais qui découvre la vie au milieu de ce massacre inhumain.

Il peut s’appuyer sur une distribution qui ne souffre d’aucune fausse note. Tous les acteurs, qu’ils soient chinois ou japonais, livrent des prestations bluffantes de réalisme. Ils participent grandement à la puissance de l’ensemble qui nous terrasse littéralement jusque dans un plan final à la beauté symbolique stupéfiante. Au milieu d’un ensemble qui flirte souvent avec la perfection cinématographique, quelques scènes se détachent encore comme le départ des femmes qui prennent conscience de leur sacrifice ou cette séquence incroyable de célébration avec une séquence musicale tout simplement démente. La puissance de ces percutions est telle que le bruit des tambours nous accompagne encore longtemps après la fin de la projection. Si on peut reprocher quelques facilités parfois dans l’émotion ou un trop plein de drames insoutenables qui peuvent déstabiliser les plus sensibles, il est indéniable que City of Life and Death est un évènement majeur pour sa portée morale mais surtout pour ses immenses qualités artistiques. Concrètement c’est le plus grand film de guerre depuis très longtemps et il a le pouvoir de mettre le spectateur à genoux.

FICHE FILM
 
Synopsis

Chine, 1937. Aux portes de Nankin, capitale de la Chine, l’armée impériale japonaise lance l’offensive. À l’intérieur, les soldats chinois sont totalement désorganisés. Certains veulent se rendre, d’autres s’y opposent par la force, alors que l’essentiel des troupes et une partie de la population civile ont déjà été évacués. Les remparts sont détruits par des tirs de chars. Les soldats japonais entrent dans la ville fantôme avec ordre de ne pas faire de prisonniers. Le « Massacre de Nankin » est en marche. Parmi les soldats japonais, le jeune Kadokawa prend part à la mise à sac de la ville tout en l’observant avec effroi. Du côté chinois, les soldats sont exécutés en masse, et les femmes de tous âges violées. Les nombreux civils qui n’ont pu être évacués tentent de s’organiser pour survivre…