Chungking Express (Wong Kar-wai, 1994)

de le 22/03/1995
 
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Le destin est tout de même étrange parfois. Et l’exemple de Chungking Express en est l’illustration parfaite. Après avoir écrit pendant des années des scénarios pour les autres (dont l’excellent Final Victory avec Tsui Hark et son costume blanc improbable) Wong Kar Wai ne trouvait pas la reconnaissance à laquelle il aspirait après ses deux premiers longs métrages. As Tears Go By n’était qu’un polar classique mais Nos Années Sauvages peut être considéré comme son premier chef d’oeuvre, le film matriciel de la « révolution Wong Kar Wai ». Mais face aux John Woo et Tsui Hark, pour se faire un place il faut taper fort, et c’est ainsi que sont nées les Cendres du Temps, Wu Xia Pian titanesque et romantique. Sauf qu’en plein milieu du tournage les caisses sont déjà vides et pour financer la fin des prises de vues et le montage, Wong Kar Wai a besoin de cash. Il met donc le film en pause et part shooter un film à l’arrache dans les rues de Hong Kong. Casting réduit, moyens ridicules, 3 mois plus tard le montage de Chungking Express est terminé. Et c’est ce tout petit film qui propulse le réalisateur sur la scène internationale, l’imposant comme un des plus grands. Chungking Express est aujourd’hui considéré comme un des plus grands films asiatiques contemporains, de là à élargir cette évidence au delà des frontières de l’Asie il n’y a qu’un pas que nous franchirons sans la moindre hésitation.

Le truc dingue avec Chungking Express c’est qu’en l’abordant de façon classique, tel un film « normal », des défauts évidents voire rédhibitoires apparaissent immédiatement. Mais paradoxalement Chungking Express est un film parfait qui ne saurait exister sous une autre forme. Ce qui saute aux yeux c’est son manque de cohésion narrative, fait extrêmement rare chez Wong Kar Wai qui déstructure ses films tout en les gardant cohérents d’habitude. Ici il nous propose deux récits qui s’enchaînent sans la moindre logique apparente, et qui en plus se font suite après une rupture extrêmement brutale. C’est qu’il faut voir Chungking Express comme une expérience cinématographique qui va au delà de son scénario, simple base pour une réflexion plus globale. Les deux histoires d’amours bouleversés se répondent à travers un miroir déformant et font de cette pépite un objet difficilement définissable mais qui contient plus de cinéma que n’importe quel autre film se penchant sur la rupture amoureuse. Chez Wong Kar Wai les sentiments ne passent pas par l’histoire, plutôt basique, mais par les acteurs, les dialogues économes et bien entendu la mise en scène, car avant tout le génie hong kongais est un poète de l’image.

Le premier récit met en parallèle une femme gangster utilisant des indiens pour faire passer de la drogue et un jeune flic fraîchement largué par sa fiancée, May. Wong Kar Wai nous conte leur non-histoire avec son style inimitable. Malgré de belles doses d’un humour léger ou mélancolique (aborder une femme en lui demandant si elle aime les ananas, décider de tomber amoureux de la première qui entrera dans le bar…) cette première histoire et la plus noire et désenchantée. Tout se construit sur le contraste entre les deux personnages qui ne se croisent que pour un temps réduit, lui l’amoureux inconsolable, elle la fille traquée. Le second récit est de loin le plus lumineux, le plus long aussi. Il met en scène un autre flic et la serveuse d’un stand fast-food. Le reggae et les sonorités dérangeantes de Michael Galasso laissent place à de la musique pop, le rire est de mise mais l’histoire d’amour est encore une fois perturbée, presque impossible. Cette seconde histoire rayonne de sentiments à fleur de peau, d’un naturel désarmant. Aujourd’hui encore elle inspire les réalisateurs, Quentin Tarantino sur Jackie Brown et Sofia Coppola pour des séquences clés ou le ton général, ou même Jean-Pierre Jeunet qui en reprend des idées dans Amélie Poulain. Au final ce sont deux visions de comment les hommes gèrent leurs chagrins d’amour, comment ils sont sauvés par des femmes singulières, visions délicates, justes et pleines de style. Il devait y avoir un troisième segment, il s’est finalement transformé en film à part entière, les Anges Déchus.

Mais si Chungking Express bouleverse autant les sens, c’est que la forme est en adéquation parfaite avec le fond, rarement mise en scène aura autant transcendé un message. Wong Kar Wai puise dans l’inconscient cinéphile et expérimente en permanence. À l’image c’est d’une beauté sans équivalent, du genre très grand cinéma avec 10000 idées dans chaque plan. Sur Chungking Express le réalisateur ne plonge pas encore dans la pure mélancolie et la caméra en mode voyeur mais il l’initie. Le film démarre sur les chapeaux de roues, caméra à l’épaule et montage saccadé, pour se poser par la suite. Il en résulte une infinité de séquences mémorables, de Takeshi Kaneshiro courant à travers la foule à Tony Leung dans le restaurant, en passant par cette scène magique où ce dernier joue avec un avion ou encore quand Faye Wong parcourt l’appartement. Une poésie surpuissante s’en dégage, appuyé par ce sens de l’image démentiel de Wong Kar Wai et un quatuor d’acteurs formidables, dont la somptueuse Brigitte Lin, quasiment invisible depuis, cachée derrière sa perruque blonde et ses grosses lunettes noires. Éclairé à la perfection par le duo inédit Christopher Doyle (ex-chef op attitré de WKW) et Andrew Lau (co-réalisateur d’Infernal Affairs), porté par les refrains entêtants de California Dreamin’ et la reprise de Dreams des Cramberries par la voix inégalable de Faye Wong, Chungking Express est bien la recette parfaite d’un chef d’oeuvre.

[box_light]Avec Chungking Express Wong Kar Wai réalisait son deuxième chef d’oeuvre. Le réalisateur hongkongais est bien le seul à savoir comment aborder une romance à l’écran sans que cela ne sonne faux. Ici il déstabilise le spectateur en juxtaposant deux récits à priori sans corrélation mais impose avec sa maestria une cohérence qui dépasse le simple cadre de l’histoire pour se développer dans l’image et la mise en scène. oeuvre de tous les excès graphiques, Chungking Express est une expérience de cinéma rare, envoûtante, bouleversante, et qui permit au monde de découvrir enfin un des plus grands artistes de notre temps. Si le mot chef d’oeuvre est souvent utilisé à tord et à travers, il prend ici tout son sens. Une merveille![/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

L'histoire de deux flics laches par leur petite amie. Le matricule 223 qui se promet de tomber amoureux de la premiere femme qui entrera dans un bar a Chungking House ou il noie son chagrin. Le matricule 663, qui chaque soir passe au Midnight Express, un fast-food du quartier de Lan Kwai Fong, acheter a la jolie Faye une "Chef Salad" qu'il destine a sa belle, une hotesse de l'air.