Chronicle (Josh Trank, 2012)

de le 21/01/2012
 
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Si la grande mode du documenteur est peu à peu devenue la lie du cinéma de genre, permettant à n’importe qui de faire à peu près n’importe quoi sous prétexte qu’il s’agit à l’écran d’un truc tourné par des amateurs, certains jeunes réalisateurs avec un vrai point de vue et de vraies idées continuent tout de même de penser qu’il s’agit là d’une idée de cinéma. C’est le cas de Josh Trank et de son surprenant Chronicle, écrit en duo avec Max Landis, fils de l’immense John Landis. À 27 ans, ce jeune réalisateur qui s’est fait les dents sur la série The Kill Point avec John Leguizamo et Donnie Wahlberg réalise une sorte de documenteur geek par excellence, peut-être un peu trop calibré pour créer l’évènement (Fox et le budget qui va avec oblige, même s’il reste tenu secret) mais qui possède suffisamment de bonnes idées pour imposer sa place parmi les meilleurs essais du genre depuis son retour en grâce, à savoir [•REC] et bien entendu Cloverfield, le meilleur à ce jour et tellement abouti qu’il semble indétrônable. Bercé d’influences en tous genres qui ont construit le parcours geekocinéphile d’un type ayant grandi dans les années 80, Chronicle n’est pas le dérivé de Heroes ou Misfits auquel on pouvait s’attendre mais bien un premier film bourré d’idées et de visions plutôt bien digérées pour créer sa propre mythologie singulière. Inclassable, le film possède bien des atouts pour s’imposer dans une certaine frange du public.

Une des forces de Chronicle est qu’il synthétise plusieurs réflexions fondamentales qui constituent le cœur d’œuvres contemporaines. Concrètement, Chronicle est le fruit d’un mélange des genres assez savoureux car s’amusant avec les codes les définissant. Ainsi il s’agit par exemple d’un teen movie cruel assez jubilatoire. On en retrouve des personnages caricaturaux des figures étudiantes, du looser au mec ultra populaire, on y parle de filles, de dépucelage comme d’un graal, d’amour précoce et de beuveries monumentales. Ces éléments mélangés à trois personnages qui se retrouvent dotés de pouvoirs extraordinaires pour trois personnalités radicalement différentes constitue un attrait déjà suffisant pour le jeune public et une base de travail solide pour développer autre chose. Si on sourit plus qu’on ne rit, c’est que la chronique adolescente qui se dessine est extrêmement glauque car construite essentiellement autour du personnage d’Andrew, solitaire, battu par son père, souffre-douleur du bahut et aux réflexions plutôt très noires sur le monde. C’est lui l’homme à la caméra, à la fois spectateur et acteur principal du récit. Les personnages torturés font des héros de cinéma fascinants et il s’inscrit dans cette logique, accompagné par deux camarades diamétralement opposés car populaires, même si loin d’être complètement épanouis, chacun cherchant à exister dans son délire : la reconnaissance par l’élection pour Steve et les citations de psychanalyse pour Matt. Là où Chronicle est très intéressant, c’est en affublant ces adolescents torturés de pouvoirs sans qu’ils n’aient jamais l’idée de faire le bien autour d’eux. Pendant près d’une heure, on les suit s’entraîner, développer leurs capacités, mais surtout faire ce que quiconque ferait, à savoir utiliser ce don purement égoïstement et avant tout pour s’amuser. Ce sont des gosses à qui on donne le plus incroyable des jouets. Mieux encore, Andrew, le looser, possède enfin un atout pour changer de statut. Il y a quelque chose de passionnant sur l’adolescence, l’inconscience et ce désir irrépressible de plaire à tout prix et au plus grand nombre. Pendant une heure, à l’exception d’une séquence fondamentale sur la portée morale de tels pouvoirs et des limites à s’imposer pour les canaliser, Chronicle est un film plein d’espoir. Sauf qu’il ne faut pas oublier qu’il est question de l’homme, que l’homme est fondamentalement mauvais, et qu’un pouvoir aussi immense dans les mains d’une telle créature instable ne peut être que catastrophique.

Après nombre de séquences amusantes, impressionnantes et légères, tout le dernier acte du film plonge dans la noirceur et l’apocalypse. Tout à coup, précédé du Ziggy Stardust de Bowie, LE modèle de Josh Trank se dessine très clairement, et il est des plus nobles. Dans son dernier acte destructeur, Chronicle se veut une version live du monument Akira (d’ailleurs c’est bon, on a vu, le projet de remake live américain peut être abandonné s’il vous plait). Andrew, c’est Tetsuo, un ado à problème, introverti, et qui reçoit le plus destructeur des pouvoirs. Logiquement il ne peut garder son côté sombre caché trop longtemps et devient l’apocalypse, l’étincelle étant comme souvent liée au sexe. Chronicle devient un long combat d’un bon quart d’heure en plein Seattle, digne d’un manga – les garçons se battent et traversent des murs comme dans Dragon Ball – et qui vire au délire total. Ainsi Chronicle n’a rien d’un film de super-héros sur des jeunes qui accepteraient leurs pouvoirs, c’est la chronique d’un adolescent à qui on donne l’arme la plus destructrice pour se venger de tout le mal qui lui a été fait, un concentré de noirceur dont le seul et gros regret est qu’il soit classé PG-13. Car avec un tel matériau, il y avait de quoi verser dans de la pure déviance – on parle d’adolescents dont les pensées sont gouvernées par le cul – et l’ultra-violence graphique. On se contentera d’une réflexion bien menée et d’un résultat à l’écran qui a franchement de la gueule, contrairement à la plupart des documenteurs.

Outre des acteurs plutôt bons malgré leur manque d’expérience au cinéma, Chronicle vaut pour sa mise en scène bourrée de belles idées. En cherchant avant tout un certain réalisme pour un récit ancré dans le fantastique, Josh Trank se pose les bonnes questions et fait souvent les choix les plus judicieux possible. Certes il va jouer avec les différentes caméras et formats d’images, jusqu’à la traditionnelle vidéosurveillance, mais mieux, il va utiliser ces changements dans son récit. Ainsi, si tout le prologue est dans une image bien dégueulasse et tremblotante car la caméra est un modèle assez lourd, cela change après l’incident avec un modèle numérique bien plus maniable. La même chose quand la caméra change de main, cela se ressent dans le mouvement à l’écran et la mise en scène. Mais le plus beau finalement, l’idée la plus géniale, est de permettre à Andrew de faire voler sa caméra. Tout à coup, le mouvement agaçant et épuisant de la caméra portée se transforme en mouvements bien plus fluides et permet des angles et cadres de cinéma. Josh Trank met cette idée à profit à coups de plans séquences franchement réussis. Autre point fort, le montage. Car le film est monté, découpé, tant qu’Andrew se rend chez lui pour le monter sur son ordinateur. Par la suite les plans se rallongent. Ceci dit il se permet une entorse à cette règle lorsqu’il a cette autre belle idée d’entourer Andrew de caméras et téléphones portables, multipliant ainsi les angles de caméra. La réussite ou non d’un documenteur tient dans cette rigueur pour faire croire le spectateur à l’incroyable. Ça fonctionne plutôt bien avec Chronicle malgré une poignée d’approximations (un adolescent qui se balade avec sa grosse caméra dans toute l’université ou en boîte de nuit ?) et des effets numériques qui vont du médiocre (quelques incrustations et fonds verts bien trop visibles) à l’excellent, notamment dans les interactions entre éléments réels et éléments numériques, créant ainsi un réalisme parfois bluffant. Plus qu’un petit buzz, Chronicle est bien une jolie surprise qui pense intelligemment le genre du documenteur pour poser sérieusement sa réflexion sur les troubles de l’adolescence et livrer des visions assez folles.

FICHE FILM
 
Synopsis

Trois lycéens se découvrent des superpouvoirs après avoir été en contact avec une mystérieuse substance. La chronique de leur vie n’a désormais plus rien d’ordinaire… Ils utilisent d’abord leurs nouveaux pouvoirs pour jouer des tours à leur entourage, mais rapidement tout commence à échapper à leur contrôle et leur amitié est mise à rude épreuve lorsque l’un d’eux révèle son côté le plus sombre.