Chopper (Andrew Dominik, 2000)

de le 24/04/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Ami proche de Terrence Malick, auquel il aura beaucoup été comparé à la sortie de son monumental L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford et pour qui il occupa le poste de réalisateur de seconde équipe sur Le Nouveau Monde ((viré au bout de deux semaines car il ne faisait pas partie de la Director’s Guild)), Andrew Dominik est un artiste tout aussi mystérieux. À 45 ans ce génial australien vient tout juste de boucler son troisième film, Killing Them Softly, qui sera en compétition au prochain festival de Cannes, et avait commencé il y a 12 ans avec cet étrange objet qu’est Chopper, complètement éclipsé par la toute puissance de son néo-western avec Brad Pitt. Chopper est pourtant un film essentiel pour capter la versatilité de ce réalisateur hors du commun. Loin des errances mélancoliques et quasi mystiques de son requiem au célèbre hors-la-loi, il se frottait déjà d’une certaine manière aux artifices et aléas de la célébrité en s’intéressant au célèbre criminel australien Mark « Chopper » Read, autoproclamé roi des pénitenciers devenu écrivain de best sellers. Par un travail plastique minutieux et une variation de tonalité permanente, Andrew Dominik signait déjà avec Chopper un film pas comme les autres et qui a sans doute beaucoup inspiré un autre grand formaliste de notre époque, Nicolas Winding Refn.

Difficile en effet de ne pas voir la filiation entre Chopper et Bronson, tous deux descendants directs d’Orange mécanique et du culte d’une personnalité dérangée et démoniaque. Andrew Dominik, comme Nicolas Winding Refn, n’opte pas pour le biopic classique et le portrait mou mais pour une œuvre composite. Manipulant à loisir les textures d’images autant que le fil narratif, Chopper semble tout d’abord ressembler à du Scorsese en mode clinique avant de dégénérer complètement. La forme du film adopte totalement la personnalité de son héros, à la fois complexe, très ludique et inconsciemment effrayante. Ce que Mark Read partage avec le prisonnier Charles Bronson, c’est un sens du spectacle qui vire à la névrose et affecte la perception de la réalité. Dès les premières images Andrew Dominik nous laisse à voir un être hors du commun vivant dans sa propre réalité, un pur être de cinéma qui va conférer à la pellicule l’autorité d’un autoportrait surréaliste. Le réalisateur va jongler avec les temporalités dont les repères les plus évidents (l’apparence physique de Chopper essentiellement) sont sans cesse malmenés et le tout dans un but bien précis, élever une icône. Ce n’est pas un hasard si sur l’affiche originale on peut voir le héros dans une position d’ange exterminateur et surmonté d’une auréole, car Chopper construit au fil des bobines une réflexion bien concrète sur la sacralisation des criminels. Par rapport à Mark Read, Andrew Dominik prend du recul et se garde bien de tout jugement, ce qui fait de Chopper un film loin de toute hagiographie ou condamnation, mais il se penche très sérieusement sur la représentation de ces nouvelles icônes du mal qui semblent tout autant le fasciner que les icônes fantasmagoriques du far west. En abattant toujours un peu plus les frontières entre réel et imaginaires, toujours pour se caler dans la réflexion de son héros pas comme les autres, il livre un film assez insaisissable, qui glisse d’un genre à l’autre pour mieux construire le sien, qu’on pourrait qualifier de biopic fantaisiste et affabulateur plutôt enclin à l’ultra-violence. On navigue en pleine représentation mentale, celle d’un type assez instable dont on finit par se sentir proche tout en le détestant profondément.

À l’aise pour plier les temporalités et les faire se croiser avec une véritable maestria narrative, Andrew Dominik est également un faiseur d’images des plus doués. Travestissant autant la réalité du cadre que Chopper le fait avec ses histoires, il compose une œuvre cinématographique complexe, sans cesse en phase avec la psyché de son drôle de héros. Tout en affabulations, il en résulte une absence de teintes réalistes qui entraine une stylisation permanente. Toute la première partie du film qui tient sur une demi-heure adopte une forme extrêmement stricte. Des cadres précis, voire géométriques, et une photographie glaciale pour traduire l’enfermement et la folie de la détention. Puis le film fait un bond dans le futur et commence alors une sorte de tourbillon visuel qui laisse la part belle aux filtres de couleurs chaudes. Si la mise en scène reste extrêmement sobre, Dominik laissant parler son découpage avant ses mouvements de caméra qu’il limite à des travellings ou panoramiques toujours très mesurés, Chopper devient pourtant un essai graphique assez fascinant. Et ce notamment quand l’image colle aux basques de ses personnages jusqu’à s’accélérer subrepticement lors des prises de drogue. À quelques reprises, quand il se laisse aller à suivre le tempo de la partition de Mick Harvey, le réalisateur trouve déjà les accords lyriques qui feront le sel de son second film. Sa force ludique vient quant à elle de la manipulation pure, quand les séquences se répètent (le récit surréaliste et théâtral autour de la mort de Sammy le Turc) ou tout simplement quand les images montrent précisément le contraire de ce que raconte Mark Read aux flics et donc au spectateur. Il met ainsi en place un jeu avec le spectateur qui se retrouve face au paradoxe créé par les icônes criminelles, leurs récits, la façon dont est retranscrite leur histoire, et la réalité. Un canevas complexe qui se met en place tout naturellement et questionne déjà en profondeur sur la représentation des mythes, basée sur ce besoin de reconnaissance et le sens du spectacle de ces hommes terriblement seuls et malades. Andrew Dominik fait le choix de traiter la violence de façon frontale, avec quelques passages franchement hardcores même s’ils sont apaisés par un humour toujours très présent. Et si Chopper est une réussite, c’est en grande partie également grâce à Eric Bana, grand comédien ayant fait un choix malheureux (Hulk, personne ne semble lui avoir pardonné) et qui trouvait là son premier grand rôle. Un tournant dans la carrière de ce comique, sorte de Beat Takeshi australien qui se transformait tout à coup et magistralement en une bête sanguinaire et égocentrique capable du pire pour faire parler de lui. Un coup d’essai déjà très prometteur que ce Chopper déjà oublié.

FICHE FILM
 
Synopsis

Inspiré de faits réels, Chopper, premier long-métrage d'Andrew Dominik, met en scène la vie de l'ennemi public n°1, Mark "Chopper" Read. Mark Chopper n'a pas eu une enfance facile, entre une mère dévote et un père qui n'aime pas beaucoup qu'on lui résiste. Aussi pour s'affirmer, il rêve depuis ses plus tendres années de devenir un vrai dur, un criminel de la pire espèce, de ceux dont on parle dans les journaux. A seize ans, il passe à l'acte et monte un attentat contre un juge, qui en réchappe. Chopper est aussitôt incarcéré dans le quartier de haute sécurité d'une prison australienne. Dès lors, malgré son jeune âge, il n'a de cesse de s'imposer comme le caïd auprès de ses compagnons de cellule. Alternant des actions d'une rare violence et des démonstrations d'affection qui laissent pantois, notre homme ne passe pas inaperçu. Son comportement auto-destructeur le pousse à provoquer des combats, à toujours agir contre le règlement du pénitencier. Libéré au bout de huit ans, il tue un mineur et retourne aussitôt derrière les barreaux. C'est alors qu'il se lance dans la rédaction de ses mémoires.