Chez Gino (Samuel Benchetrit, 2011)

de le 26/03/2011
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Un artiste peut-il atteindre les limites de son univers et de son cinéma en seulement deux films? C’est la question qu’on est en droit de se poser à la vision de Chez Gino, film étrange qui jamais ne parvient à trouver un ton personnel. Dans ses deux films précédents, Janis & John et l’excellent J’ai toujours rêvé d’être un gangster, Samuel Benchetrit parvenait à trouver un équilibre assez habile entre référence et narration originale, sans tomber dans du pur recyclage. Avec Chez Gino il tombe dans son propre piège et accouche d’un film impersonnel au possible, à la limite du vulgaire. Et c’est bien dommage car pas une seule seconde on ne doute de sa sincérité, sauf que la sauce bien trop épaisse ne prend pas et Chez Gino devient rapidement un film indigeste parcouru de fulgurances qui ne le sauvent pas. Les intentions de Samuel Benchetrit, auto-proclamé héritier de Tarantino français, sont tout à fait louables. Le fait est qu’il se plante tout simplement, comme un grand garçon qui n’arrive pas à dépasser le stade de la déclaration d’amour au cinéma qu’il aime. Des choix de casting douteux, un humour qui ne prend pas toujours, une émotion qui peine à vivre, ses principaux atouts se retournent contre lui et malgré toute l’affection qu’on peut éprouver pour ce vrai artiste qui cherche à innover dans le moule rigide de la comédie française, Chez Gino est une erreur de parcours.

Chez Gino part d’un principe tout bête, déjà vu par ailleurs, celui du film dans le film, et même du faux film dans le film. Une mise en abyme singeant autant La Nuit américaine que C’est arrivé près de chez vous, d’autant plus troublante et sincère que c’est Benchetrit lui-même qui se glisse dans la peau du faux réalisateur (et qu’on ne le taxe pas de prise de melon, le rôle n’était pas pour lui au départ). Un faux documentaire qui va mettre en scène la famille de Gino, vrai pizzaiolo mais faux gangster interprété par un José Garcia rompu à l’exercice, c’était déjà le cas dans Le Mac. Et à vrai dire, pendant une petite demi-heure, on croit au nouveau tour de force. Une introduction sous forme de fausse publicité très drôle, un montage alterné habile avec des scènes de flashbacks carrément sublimes, la mise en place de l’arnaque là aussi intelligente et plutôt drôle, avec un petit côté Soyez sympas, rembobinez! pas déplaisant du tout. Bref, Chez Gino s’ouvre sur de belles idées pas communes dans le paysage et fait immédiatement oublier la laideur absolue de son affiche.

Et puis la mécanique s’enraille. Les trois angles d’approche de Benchetrit (humour, émotion, références cinéphiles) peinent à cohabiter à l’écran, et seul le troisième finit par exister. Pour la plupart, les gags tombent à plat, l’émotion est tellement surjouée qu’elle est absente, si ce n’est dans le tout dernier acte. On peut l’applaudir pour cela, il a su comment finir son film sur une note positive, la conclusion est belle, touchante, mais tout de même maladroite sur un point capital. En effet dans ce tout dernier acte essentiel, il se paye un caméo très haut de gamme, Ben Gazzara, légende vivante et acteur fétiche de John Cassavetes dont l’apparition formidable se voit souillée par un doublage atrocement mauvais. Mais pour en arriver jusque là on aura vu défiler pêle-mêle des images du Parrain (parodié au moins deux fois ici, c’est le film préféré du réalisateur), de L’Avventura ou de L’éclipse dans un merveilleux noir et blanc, ou encore Affreux, sales et méchants, soit des pans entiers de cinéma italien jusqu’à l’overdose de clichés absolus. Il ne fait aucun doute que Benchetrit aime le cinéma de tout son coeur, il ne manque pas une occasion de le montrer. Il va même jusqu’à citer Festen ou L’Ultime razzia, comme pour montrer qu’il aime tous les cinémas. On touche à une frontière, celle que Tarantino justement n’a jamais franchi, intelligemment, celle de tellement en faire que le film ne ressemble plus qu’à une énorme référence et rien d’autre.

Pourtant il faut reconnaître à Benchetrit un vrai talent de metteur en scène, car sur ce point il ne se contente pas de copier quoi que ce soit, il crée. Ses plus belles scènes, même si elles souffrent peut-être de la présence de filtres sur-esthétisants, se passent en Italie. Et qu’elles sont belles ces images! Pour le reste, la beauté relative d’un film n’est pas tout. Son scénario fonctionne en dents de scie comme on l’a vu, manquant souvent de rythme, peinant à retrouver les intentions de départ mais bénéficiant de dialogues là aussi de qualité. Dommage qu’ils soient déclamés par des acteurs complètement à côté de la plaque. C’est dur à dire quand on les apprécie habituellement, mais José Garcia et Anna Mouglalis sont très mauvais. Elle n’est jamais drôle, et c’est un sérieux problème. Lui est pourtant dans son élément, l’outrance, mais ça ne fonctionne pas. Le problème est qu’en interprétant des personnages s’improvisant acteurs de leur propre vie, ils jouent tout simplement très mal, et font tâche face aux seconds rôles savoureux. Et en particulier Sergi Lopez qui semble donner à tout le monde une leçon de jeu d’acteur dès son entrée en scène, sans en faire trop. C’est malheureux à dire, mais Chez Gino est bel et bien un film raté, malgré tout l’amour qu’on peut porter à son honnête réalisateur.

[box_light]Chez Gino c’est le concept Benchetrit qui arrive à ses limites. À trop vouloir déclarer sa flamme au cinéma qu’il aime, il accouche d’un film terriblement impersonnel. Sous l’accumulation de références sympas mais pesantes au cinéma italien dans le sens le plus large possible, la mise en abyme ne fonctionne pas, l’humour est aux abonnés absents et l’émotion pointe le bout de son nez à la toute fin seulement. Pas aidé par des acteurs en très petite forme, Benchetrit montre à quel point il aime le cinéma, mais à quel point ça n’est pas suffisant pour faire un bon film. Sacrée déception.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Gino, installé depuis trente ans à Bruxelles, tient une pizzéria achetée avec les économies de son épouse Simone. Sa vie est bouleversée par la nouvelle de la mort prochaine de son oncle d’Italie, un parrain de la mafia rendu milliardaire par ses activités illicites. Une grosse part d’héritage est promise à Gino. Seul hic, il lui faut pour la toucher, prouver à son oncle, qu’il est bien devenu, comme il le lui a raconté, un redoutable parrain régnant sur toutes les pizzérias parisiennes. Gino commande alors à un réalisateur, un documentaire sur lui et sa famille censé les présenter comme des truands de grande envergure. Seulement le tournage ne se passe pas tout à fait comme prévu, sa famille se rebelle, l’équipe se montre récalcitrante aux ordres de Gino qui a tendance à se prendre pour son personnage et quand un vrai mafieux, persuadé qu’il a affaire à un nouveau concurrent s’en mêle, c’est la panique.