Cheval de Guerre (Steven Spielberg, 2011)

de le 10/01/2012
 
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Après un repos bien mérité de trois ans, comme il a l’habitude de le faire pour préparer ses projets et profiter de sa famille, Steven Spielberg a repris son rythme stakhanoviste et revient avec Cheval de Guerre, déjà sujet à toutes les railleries possibles et imaginables depuis l’annonce de son synopsis, seulement quelques mois après les extraordinaires Aventures de Tintin. Cheval de Guerre est un film assez improbable sur le papier comme à l’écran, et c’est pourtant une réussite quasi totale pour un metteur en scène qui se plie une nouvelle fois à l’exercice du film familial tout en créant une certaine rupture dans son cinéma et créer une sorte de pont fragile entre le cinéma d’hier et celui de demain. Cheval de Guerre c’est une histoire d’amitié entre un garçon et un animal, c’est le récit épique d’un héros peu commun qui traverse un conflit, c’est un film de guerre stupéfiant et une déclaration d’amour au grand cinéma d’aventure des années 30-40. Tout ça à la fois pour un tout à la fois simple d’accès comme un pur film familial et complexe dans ce qu’il représente en terme de cinéma. À 65 ans, Steven Spielberg n’a pas fini de nous surprendre.

Avec Cheval de Guerre, Steven Spielberg renoue avec l’overdose de bons sentiments et d’une morale inattaquable et compréhensible par tous qui en ont fait LE metteur en scène populaire le plus puissant d’Hollywood. Il ne fait aucun doute que ces choix vont agacer mais ils sont bien nécessaires pour véhiculer des valeurs simples et nobles comme les ont toujours défendues les grandes épopées du cinéma. Car Cheval de Guerre, en plus d’être un morceau de mise en scène d’une puissance peu commune, s’inscrit dans la grande tradition du cinéma épique, du grand Hollywood. Derrière l’histoire d’un garçon et de son animal tissant une amitié impossible à retranscrire par des mots mais qui prend vie par l’image, comme avait pu le faire en son temps un certain Croc Blanc par exemple, se cache une fresque historique assez monumentale, et plus encore si on prend en compte le délai de production/tournage/postprod franchement réduit (tournage en été/automne 2010). Cheval de Guerre c’est la pseudo-naïveté de Steven Spielberg élevée au rang de principe narratif, au départ, pour aboutir sur un récit d’une ampleur insoupçonnée qui ne va pas bousculer la morale mais en proposer une qu’on avait légèrement perdue de vue au cinéma. Souvent en avance sur son temps, Steven Spielberg prend ici le temps de regarder en arrière et livre au film qui aurait très bien pu sortir des tiroirs du producteur David O. Selznick (Autant en emporte le vent en point de mire) tout en appartenant clairement à son auteur qui fait siennes des idées de mise en scène classiques en y apportant ses propres images. Ainsi, Steven Spielberg construit un pont entre deux époques qui ne devaient à priori pas se rencontrer à l’écran et ose une utilisation d’images dignes du technicolor. Casse-gueule, Cheval de Guerre l’est dès ses premières images qui jonglent avec un visuel rappelant les visions de la Comté dans La Communauté de l’anneau et imposant une identité graphique à la fois datée et universelle, soulignée par une lumière surréaliste. Les motivations premières de Spielberg sont claires : raconter une fable en se détachant de tout réalisme pour adopter les atours du conte et une empreinte graphique proche de la peinture.

En conteur génial, il jongle avec les points de vue narratifs avant de dévoiler clairement son sujet. D’abord du côté des humains où il élabore le portrait d’une famille à problèmes et pose les bases d’un environnement difficile, il fait discrètement entrer en scène le cheval Joey qui va devenir le personnage principal du film et voler la vedette au jeune Albert. Symbole de puissance et d’élégance, l’animal va se faire courage de substitution au sein d’un cocon familial fragile, point de départ de son parcours de héros qui le mènera à braver l’impossible pour retrouver Albert à travers les champs de bataille ou tout simplement pour survivre. Les enfants seront au bord des larmes, les adultes cacheront les leurs, mais l’émotion que parvient à capter Spielberg dans les yeux de cet animal impérial possède quelque chose de rare, une sorte d’humanité qui aurait quitté le genre humain. La notion même d’amitié se voit réinventée en mode chevalin et contre toute attente, ça fonctionne pour quiconque ne se braque pas face au parti-pris audacieux de faire d’un cheval un véritable héros de guerre. Spielberg s’accroche à son sujet et ne le lâche pas d’une semelle tout en aménageant suffisamment d’espace pour faire vivre des personnages secondaires essentiels, à l’image d’un Peter Mullan bouleversant ou d’un Niels Arestrup au charisme surprenant. Tous ces personnages que va croiser Joey et qui possèdent le seul attribut qui lui manque, la parole, vont contribuer à construire un mythe dans le sens classique du terme, et qui s’élèvera lors d’une séquence qui ne surprendra personne – la morale du film n’a rien de nouveau – mais qui possède une puissance émotionnelle implacable tant elle répond à une construction millimétrée du scénario.

Par la simplicité de son récit linéaire, l’efficacité de sentiments à la fois simples et universels, et un regard très intelligent porté sur la relation homme/animal, Cheval de Guerre s’impose comme un film familial à ériger en modèle de construction. Mais également un modèle de mise en scène car Steven Spielberg sort le grand jeu. Des Raisins de la colère à Alexandre Nevski, Cheval de Guerre est porté par un souffle visuel dignement hérité des grandes épopées du cinéma classique. De la construction stricte de ses cadres débordant d’éléments à ses fameux mouvements de caméra ascendants pour poser le lieu de l’action, Steven Spielberg assure un spectacle digne du grand Hollywood tout en imprimant un rythme et un sens de l’épique qu’on ne lui soupçonnait presque pas. Quand il suit la course d’un cheval à travers un champ, quand il repense le travelling arrière des Sentiers de la gloire au milieu des tranchées ou quand il dévoile l’ensemble du champ de bataille en un seul plan fait d’un travelling latéral puis d’une ascension soudaine de sa caméra accompagnée d’un zoom arrière, ce sont des morceaux de cinéma qui impressionnent par leur ampleur. Spielberg filme à nouveau la guerre mais cette fois comme un passage pour magnifier encore le parcours de son héros qui ne faiblit jamais, comme un décor, une étape à franchir. C’est encore autour de lui qu’il se permet une digression intéressante. Dans une séquence qui emprunte les codes visuels du cinéma gothique, contrastes et brume à l’appui, il tente une utopie entre les ennemis et pose une réplique des plus intelligentes concernant l’utilisation de la langue anglaise par les allemands (John McTiernan a fait des émules de luxe). Toute la dernière partie du film, avec ses identités graphiques tranchées (expressionnisme, conte de fée, pure image de studio aux lumières surréalistes), en plus de sa morale à la fois belle et simple, en dit long sur le regard admiratif de Steven Spielberg sur les grandes fresques du cinéma : il leur livre le plus beau des hommages sous la forme d’un conte formidable aux audaces graphiques inattendues (dont un plan du point de vue de la lame d’une charrue que n’aurait pas renié Tsui Hark). Du grand art.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une histoire d'amitié entre Albert, un jeune garçon, et son cheval Joey. Vendu à la cavalerie britannique dans les premières heures de la Première Guerre mondiale, Joey est directement envoyé au front. Mais il est capturé par les Allemands qui n'hésitent pas à s'en servir dans les combats. Albert, qui est encore trop jeune pour s'engager, décide de se lancer dans une mission de secours pour libérer son cheval...