Chatroom (Hideo Nakata, 2010)

de le 02/07/2010
 
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On ne sait plus trop dans quelle direction part la carrière du génial réalisateur japonais qui, il y a 12 ans, redéfinissait tous les codes du cinéma d’horreur avec son premier Ring qui aura terrifié toute une génération, imposant les film de fantômes japonais aux cheveux gras comme la référence ultime de la peur à l’écran. Revers de la médaille, on en oublie qu’Hideo Nakata n’a pas arrêté sa carrière avec Ring. Kaosu, Ring 2, Kaidan, rien à jeter là-dedans, d’autant plus qu’il ne s’est pas cantonné à un seul genre. Par contre sa première expérience aux USA avec le remake de Ring 2 et son dernier film en date L: Change the World, conclusion de la saga Death Note, ont braqué le projecteur sur ses limites. Des spectacles sans âmes, sans style, simplement mauvais. Et ce à tel point qu’on se demande comment le réalisateur d’un des plus grands et intelligents films d’horreur de tous les temps, si ce n’est le meilleur, Dark Water, va pouvoir un jour retrouver ce niveau de perfection narrative et formelle. Sans doute agacé par les propositions de remakes de ses propres films aux USA (Nakata, Shimizu, même combat) l’artiste pose cette fois ses valises en Angleterre pour Chatroom, adaptation d’une pièce de théâtre d’Enda Walsh (scénariste de Hunger de Steve McQueen et qui adapte ici sa propre pièce de 2005). Sous ses apparences de film calibré pour un public adolescent, il s’agit d’une mise en abîme abrupte de la génération internet. Sujet déjà vu il est vrai mais il n’y a que les japonais qui sachent l’aborder au cinéma, le mouvement trouvant ses comportements extrêmes au pays du soleil levant et des otakus. Film typiquement occidental sous grosse influence nippone donc, parfois très maladroit mais bourré de thématiques passionnantes.

Derrière des aspects qui le feraient presque passer pour un vulgaire teen movie au message ne dépassant pas le « internet c’est mal » si on ne cherche pas à dépasser le premier degré (ce qui s’avère être une vulgaire erreur), Chatroom dévoile une toile de fond tout simplement fascinante. Effet retord, s’il s’adresse clairement à la génération geek de par ses partis pris de mise en scène, ses d’effets narratifs ou tout simplement son sujet central, les jeunes (et moins jeunes) abreuvés au 2.0 risquent sans doute de le rejeter en bloc. La raison est simple, ce n’est jamais agréable quand on nous met en face du miroir ou qu’on nous plonge le nez dans notre merde. C’est la conséquence immédiate si on prend le film au premier degré et qu’on ne cherche pas à comprendre le message plein de lucidité qu’il y a derrière, ce qui semble être le cas de pas mal de monde à la vue des retours désastreux du film. Pourtant, avec sa sensibilité toute asiatique dans le domaine, Hideo Nakata nous livre une oeuvre dense et sans concession sur les dangers du monde virtuel, un film très noir et pas vraiment fun.

Ainsi, parfois très habilement, le réalisateur et sa géniale scénariste tissent un récit au déroulement des plus simples (entendre par là: efficace) pour accoucher au forceps d’un produit un peu bâtard. Croisement un peu dingue entre Kaïro, Suicide Club et Fight Club, où le visuel bling-bling et le ton anar rejoignent un pessimisme abyssal, avec un soupçon de Vidéodrome de Cronenberg. Ils livrent un portrait déroutant de la jeune génération cachée derrière un écran d’ordinateur. Et ils sont dans le vrai, car une identité électronique, un avatar, tout cela est une seconde vie qui ne correspond que rarement à la vraie. Chronique amère sur la solitude et la mal de vivre, où internet devient un refuge pour les âmes en peine, il est vrai que Chatroom fait le choix maladroit de peindre un tableau complètement noir et sans véritable issue ou aspect positif, si ce n’est dans un final très maladroit car trop convenu. Certains clichés comme la pédophilie sont abordés de manière furtive et néanmoins très intelligente, mais ce qui intéresse le plus le réalisateur et son scénariste ce sont les thèmes de l’obsession morbide et du suicide, sujets vastes et délicats.

Ces thèmes se retrouvent stigmatisés dans des personnages légèrement caricaturaux mais sont finalement traités d’une façon qui peine à convaincre. Visuellement c’est la grande classe, Nakata alterne les tons hyper désaturés pour le monde réel, nous rappelant presque le traitement d’Avalon, et des couleurs bien plus flashy lors des passages dans les chatrooms de l’univers virtuel. Véritable festival graphique avec des décors très théâtraux et des angles de caméra pleins de style, Chatroom est un régal pour les yeux comme très souvent avec le réalisateur japonais qui a pour l’occasion fait appel à un grand directeur de la photo français, Benoit Delhomme (qui a éclairé entre autres l’Odeur de la Papaye verte, Et là-bas quelle heure est-il? ou encore the Proposition). Le résultat est plus qu’à la hauteur, aidé par un montage malin, cette conceptualisation de l’univers des chats par l’image fonctionne vraiment très bien.

Autre bon point pour le casting largement dominé par un Aaron johnson juste bluffant. À des années lumières de son rôle dans Kick-Ass, il livre une nouvelle véritable performance d’acteur, comme transformé. Les autres s’en sortent plutôt bien dans des rôles bien plus faibles mais ne font pas forcément pâle figure. Beaucoup de bonnes choses donc, plein de promesses et de thématiques passionnantes. Mais au final Chatroom laisse une impression assez mitigée car il est vrai que le sujet avait déjà été traité ailleurs, et de façon plus subtile. Et si le concept se révèle assez ludique pour le spectateur, provoquant une sorte d’addiction devant ces univers qui prennent vie devant nos yeux, il trouve ses limites dans une intrigue parallèle faiblarde et qui prend malheureusement le dessus sur la réflexion pourtant fascinante sur les univers virtuels et la dépendance dangereuse qu’ils peuvent facilement créer. Reste une impression mi-glauque mi-flashy pour un film assez mineur qui aurait gagné à pousser l’introspection bien plus loin mais qui s’avère tout de même bien plus adulte et profond qu’il n’y parait.

FICHE FILM
 
Synopsis

William, 17 ans, solitaire, passe son temps sur internet et ouvre un forum de discussion pour les adolescents de sa ville. Rejoints par Eva, Emily, Mo et Jim, tous vident leurs sacs sur leurs parents, leurs soi-disant amis, leurs émois, leurs traumatismes. William, très à l’écoute, les conseille et les incite à s’affranchir de leurs problèmes par l’action… Aucun d’eux ne sait que dans la vie réelle William est un adolescent perturbé, et qu’il est déterminé à influencer le groupe sur son Chatroom « à la vie - à la mort »...