Chantrapas (Otar Iosseliani, 2010)

de le 18/09/2010
 
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Expatrié depuis le début des années 80 en France, fuyant la censure dont souffre ses films en URSS, le réalisateur géorgien a depuis remporté nombre de prix dans les compétitions les plus prestigieuses, de Berlin à Venise où il a été honoré d’un prix spécial du jury par deux fois. Absent des écrans de cinéma depuis son Jardins en Automne sorti en 2006, Otar Iosseliani revenait cette année avec Chantrapas, présenté hors compétition au dernier Festival de Cannes. Grand amateur de burlesque, souvent comparé à Jacques Tati pour le ton de ses films presque muets, il livre ici un film qui pourrait être vu comme autobiographique, traitant de la mise en abîme d’un réalisateur dont les films sont systématiquement massacrés par la production. C’est à un problème majeur touchant une grande majorité de cinéastes qu’il s’attaque, mais avec une certaine forme de légèreté et ton vraiment particulier qui font de Chantrapas, synonyme de « bon à rien », une sorte de voyage étrangement séduisant bien que relativement bancal dans sa construction. Construit tout autour d’un humour hors du temps, comme s’il sortait des années 50, souvent très cruel envers son personnage principal pour lequel on ne peut ressentir qu’une folle sympathie, Chantrapas est de ces films pour lesquels il est difficile d’obtenir un avis tranché. Cela pour une raison simple, c’est un cinéma qu’on est peu habitué à parcourir, aussi loin du tumulte hollywoodien que de l’ennui d’un certain cinéma d’auteur. Il semble passer en un éclair mais sans passionner, il est beau mais pas magnifique, il est très bien mis en scène mais maladroit. Un joli film pas inoubliable pas mais inintéressant non plus, à découvrir.

Film cynique, film miroir, Chantrapas déstabilise. L’humour détaché du burlesque est devenu tellement rare au cinéma, il semble tellement provenir d’un autre temps, qu’il perturbe. Le film dure un peu plus de deux heures mais on ne s’ennuie jamais, et ce malgré les nombreuses baisses de rythme. Tous ces personnages surjoués diffusent paradoxalement un naturel incroyable. On s’y attache immédiatement, c’est toujours tellement simple avec les loosers et les opprimés. Scindé en deux parties, une en Russie et l’autre en France, Chantrapas traite de l’intégrité de l’artiste. Vaste sujet illustré ici par un une teigne adorable. Sous son apparence inoffensive, Nicolas est un type qui ne lâche rien, jamais, qui ne plie pas sous le poids des puissants et ne veut pas céder son oeuvre. Ce combat permanent contre les producteurs, les censeurs et le gouvernement, semble pathétique, perdu d’avance. Quelques petites victoires mais une grosse défaite, il choisit l’exil. Un réalisateur d’un pays lointain peut convaincre la France amatrice d’exotisme.

Arrivé en France, tel un réfugié, il va revivre plus ou moins la même chose. Passée la découverte d’un nouveau talent déconcertant, les producteurs – qui font leur boulot de producteur, injectent de l’argent et comptent le retrouver – vont tout mettre en oeuvre pour se réapproprier l’oeuvre d’un artiste qu’ils ne parviennent pas à comprendre. Le sujet est bien entendu passionnant, comme à chaque mise en abyme d’un cinéaste, mais en faisant revivre la même chose à ce pauvre type incompris et faible dans deux pays, ça sent un peu trop la redite. On a un peu de mal à saisir l’intérêt de la chose dans cette répétition. Il semble qu’Otar Iosseliani veuille surtout dresser le portrait d’un artiste seul contre tous, et surtout de démordant jamais, accroché au destin qu’il a choisi. Liberté d’expression, pression du pouvoir, attitudes muettes, le réalisateur s’incarne dans son personnage. Malgré les pressions, il fait toujours des films, ceux qu’il veut, tel un vieil indépendantiste. On comprend son message mais il manque quelque chose pour nous emporter, un peu de poésie sans doute.

Plutôt bien mis en scène, à grands renforts de plans séquences élégants, Chantrapas flatte l’oeil sans pour autant imprimer la rétine. La faute à quelques choix un peu douteux. Ainsi à l’image du cinéma muet, beaucoup de choses passent par la gestuelle et non la parole, mais il y a un sérieux soucis de crédibilité. Deux papys qui se foutent sur la gueule au ralenti, un autre qui balance un coup de boule, on n’y croit pas une seule seconde. C’est bien sur un choix pour rester dans le même ton, mais ça ne fonctionne pas vraiment. Par contre au niveau de l’acteur principal, c’est du bonheur. David Tarielashvili est excellent dans ce rôle de réalisateur plus qu’intègre et têtu comme ce n’est pas permis. Pendant son aventure vouée à l’échec il croise les personnages délicieux incarnés par Bulle Ogier, icône de la nouvelle vague, ou Pierre Etaix en producteur old school et aristo, apportant la caution burlesque évidente. On est par contre extrêmement surpris par l’inclusion d’un élément purement fantastique, et qui vient souligner le véritable pessimisme de Chantrapas.

[box_light]Film déroutant, Chantrapas détonne dans le paysage cinématographique. Un peu hors du temps, comme s’il sortait tout droit de la grande époque du burlesque, il nous narre les échecs successifs d’un réalisateur. Pas vraiment autobiographique même si on y pense beaucoup, Chantrapas tourne un peu en rond et se répète trop pour complètement convaincre. Reste que le portrait de cet homme ne lâchant jamais sa route malgré les puissants se mettant en travers peut toucher, à condition d’accepter certains partis pris de mise en scène un peu gênants, mais parfaitement justifiés par le ton général du film. Otar Iosseliani est un réalisateur à part, et son dernier film ne déroge pas à la règle.[/box_light]

Crédits photos : @ Les Films du Losange
FICHE FILM
 
Synopsis

Nicolas est un artiste, un cinéaste qui ne demande rien tant que de pouvoir s’exprimer, et que tous voudraient réduire au silence. A ses débuts en Géorgie les "idéologues" espèrent pouvoir le faire taire, considérant que son œuvre n’est pas conforme aux règles en vigueur. Face à leur détermination, Nicolas quitte son pays d’origine pour la France -terre de liberté et de démocratie. Mais "L’état de grâce" sera de courte durée.