Centurion (Neil Marshall, 2010)

de le 14/07/2010
 
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Il était attendu le dernier film du nouveau prodige du cinéma de genre british, mais pas par tout le monde apparemment. En effet on passera sur les presque 3 mois d’écart entre les sorties cinéma au Royaume-Uni et en France pour observer cinq minutes le traitement que lui a réservé le distributeur français (Pathé Distribution). On appelle ça une sortie technique, c’est à dire que le distributeur a acheté les droits d’un film auquel il n’a jamais cru. Résultat: aucune promo et une sortie en catimini dans 7 salles en France (plus qu’une en deuxième semaine) pendant que des bouses comme Twilight 3 ou le Dernier Maître de l’Air ont ou vont bénéficier d’une présence dans tous les cinéma et sur tout le territoire. La décision est aberrante car Neil Marshall peut être fier d’avoir réalisé un des meilleurs films d’horreur de ces dernières années avec the Descent (peut-être même le meilleur) et le film de genre le plus jouissif et référentiel jamais réalisé avec l’excellent (mais mal aimé) Doomsday. Esthète amoureux et respectueux de la série B à l’ancienne, adepte de la violence graphique et ne se souciant jamais des conventions, le réalisateur est un des plus intéressants en Europe aujourd’hui et voir son dernier film, qui plus est bénéficiant d’un casting 3 étoiles, sacrifié de la sorte fait mal au coeur. Car s’il marque un léger coup de moins bien comparé à ses deux oeuvres précédentes, Centurion est loin de mériter son statut de paria cinématographique. Neil Marshall est un artiste honnête et généreux, son nouveau film lui ressemble à tous les niveaux.

Après le survival pur et dur et le post-nuke hommage à John Carpenter et à New York 1997, Neil Marshall s’attaque cette fois au péplum. Mais le réalisateur n’a pas l’ambition de Ridley Scott et ne cherche pas à refaire Gladiator, au contraire. Marshall est un véritable artisan de série B qui cherche à se faire plaisir et à partager ce plaisir avec son public. On peut très bien qualifier ce plaisir de coupable c’est vrai, mais ses films sont très largement au dessus du lot sur le plan ludique et technique. Mais c’est surtout terriblement anti-commercial, ce qui constitue au choix sa plus grande qualité ou son plus grand défaut. Centurion est une nouvelle entreprise bisseuse qui n’a d’autre ambition que de proposer un récit historique condensé pour se concentrer sur un aspect « chasse à l’homme » très prononcé, un survival au temps de l’empire romain en somme.

Des paysages montagneux et enneigés à perte de vue, des barbares, Centurion représente par certains points ce qu’aurait du être Valhalla Rising avant que NWR change de direction et livre son chef d’oeuvre. D’ailleurs on y pense assez souvent devant les parti-pris esthétiques. C’est pourtant ce manque d’ambition qui plombe le plus le film. En effet, en 97 minutes Marshall a du resserrer au maximum son récit, ce qui l’oblige à raccourcir bien trop souvent ses scènes avant que ne puisse s’exprimer totalement un vrai souffle épique qu’on sent pourtant pointer. Et si l’ensemble est une fois de plus extrêmement jouissif, en grande partie par une violence entièrement assumée et qui ne nous ménage pas sur la sauvagerie et les effets gores, il est vrai qu’on a un peu l’impression de sauter d’une scène à l’autre sans véritable raison. Ces raccourcis tuent dans l’oeuf toute tentative de donner de l’ampleur à la trame narrative qui reste relativement basique. Heureusement le réalisateur fait toujours preuve d’autant de générosité et mélange réalisme brut et barbare avec des séquences iconiques à souhait pendant lesquelles il sublime le personnage d’Olga Kurylenko. Mais cette tendance à avorter les scènes entraine des sacrifices de personnages ou d’intrigues qui paraissaient pourtant intéressantes, c’est vraiment le défaut majeur du film qui aurait mérité, chose rare, une durée plus conséquente.

Neil Marshall abandonne cette fois sa mise en scène proche du clip old school de son film précédent (et qui collait tellement bien au style général) pour quelque chose de bien plus classique dans l’ensemble. Il emprunte aux classiques du péplum moderne ou à une petite trilogie d’heroic fantasy que tout le monde a vu, recycle des figures à sa sauce et impose sa patte lors des séquences d’action toutes plus brutales les unes que les autres. Les affrontements font très mal, on est au royaume du bourrin épique et des membres qui s’envolent en CGI (tout comme le sang, dommage ça ne remplacera jamais le faux sang). Marshall livre une véritable série B barbare appuyée par une photographie hyper désaturée qui va des plans sublimes à quelques fautes de goût totalement assumées. Et fait assez incroyable, le réalisateur réussit, malgré son récit resserré à l’extrême, à développer des personnages consistants. Preuve qu’il n’est pas nécessaire d’alourdir les dialogues et les scènes d’exposition pour réussir à construire des caractères.

Il faut dire qu’il s’appuie sur un casting en or massif. Olga Kurylenko trouve enfin un grand rôle malgré son absence de dialogues et impose un présence aussi mystérieuse que dangereuse assez facilement. L’excellent Dominic West (dont on n’est pas prêt d’oublier la prestation dans the Wire) impressionne en général romain qui n’a pas perdu son goût pour le combat, tandis que l’incroyable Michael Fassbender continue film après film de prouver qu’il fait partie des acteurs les plus talentueux de sa génération. On ne peut pas dire qu’il porte le film car le personnage central semble changer en permanence, ce qui est assez déroutant au passage, mais la finesse de son jeu apporte vraiment quelque chose d’humain et de subtil dans ce monde barbare.

[box_light]Centurion est un film frustrant car en grande partie raté. On regrettera tous ces raccourcis narratifs, ellipses maladroites et personnages avortés, mais voir un réalisateur se faire autant plaisir rassure, surtout quand ce plaisir est communicatif. Encore une fois Neil Marshall ne signe pas un grand film, et ce n’était sans doute pas son objectif, mais ce péplum/survival barbare est un petit plaisir coupable qui ravira une bonne partie du public bisseux qui aura la chance de le voir. Mais si seulement Neil Marshall avait eu un peu plus d’ambition, s’il s’était plus appliqué plutôt que de faire un truc égoïste, il aurait pu en faire quelque chose de grand.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

117 après Jésus-Christ : l’Empire Romain règne sur tout l’Occident. Pourtant, aux confins glacés du nord de l’Angleterre, l’armée romaine se heurte à la tribu des Pictes, des barbares sanguinaires qui maîtrisent parfaitement l’environnement. Afin d’éradiquer la menace, le gouverneur local fait appel à la légendaire 9ème légion du Général Titus Virilus, le bataillon d’élite de l’Empire. Mais, contre toute attente, la cohorte se fait massacrer au cours d’une terrible embuscade et le Général est fait prisonnier. Seul le Centurion Marcus Dias et quelques survivants échappent miraculeusement au carnage. Au lieu de battre en retraite, ces guerriers solitaires décident de tenter l’impossible : s’enfoncer en territoire ennemi pour délivrer Virilus…