Carte des sons de Tokyo (Isabel Coixet, 2009)

de le 21/01/2011
 
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Consacrée en 2005 grâce à l’émouvant The Secret Life of Words avec Tim Robbins et Sarah Polley, la réalisatrice catalane Isabel Coixet, qui a vite compris qu’il valait mieux tourner ses films en langue anglaise, reste pourtant relativement méconnue du public. Et ce n’est sans doute pas cette Carte des sons de Tokyo qui va changer sa situation. Après son accueil glacial au Festival de Cannes en 2009, le film est resté inédit et ne sort que début 2011 chez nous, malgré sa vocation internationale. L’idée de départ est pourtant alléchante avec un récit qui mélange l’histoire d’amour d’une tueuse qui s’éprend de sa cible, figure dramatique ultra rabâchée de Jean-Pierre Melville à John Woo mais toujours intéressante du point de vue de la tragédie, avec un portrait de choc culturel façon Paris, Texas ou Lost in Translation. Le tout agrémenté de la promesse contenue dans le titre: une approche de la ville de Tokyo plus sonore que visuelle. Promesse tenue en partie seulement pour un film dans l’ensemble assez ennuyeux et aux enjeux mal définis, malgré de très belles choses avec en tête une mise en image souvent magnifique et une troupe d’acteurs surprenante. Mais le faux rythme imposé par Isabel Coixet qui cherche à ralentir les battements de la ville pour mieux en capter l’essence peine à toucher au but et n’apporte finalement rien de bien nouveau à la vision occidentale de Tokyo. Restent de nombreuses scènes magiques qui nous empêchent de quitter le navire en route mais l’impression de vacuité l’emporte malheureusement sur le reste.

Dans Carte des sons de Tokyo, Isabel Coixet aborde nombre de thématiques fascinantes. À commencer par la frilosité des japonais traditionalistes vis-à-vis de l’étranger. Cela se cristallise dans la relation entre David, espagnol établi en tant que caviste à Tokyo, et son beau-père, chef d’entreprise japonais. La mort de la petite amie de l’un et fille de l’autre n’arrangera pas les choses. Toutefois le propos est contrebalancé par la fascination que peuvent également exercer les occidentaux, et qui se traduit par l’attirance immédiate de Ryu, travaillant au marché aux poissons le jour et tueuse à gages la nuit, pour David, sa cible. Isabel Coixet monte son drame tel un film choral où certains destins vont irrémédiablement se croiser au détour de quelques scènes, mais se concentre essentiellement sur cette relation aussi salvatrice que destructrice. Les deux personnages écorchés par la vie vont trouver dans leur « romance » et leurs jeux sexuels une forme d’échappatoire à leur existence, comme une rédemption à priori impossible.

C’est tout l’intérêt de cette Carte des sons de Tokyo, mais également sa limite. Car en se focalisant là-dessus, et en laissant l’énigmatique personnage du preneur de son (le narrateur) de côté, elle semble oublier justement son portrait sonore de la ville. Celui-ci ne se traduit finalement que par l’illustration sonore du film, assez incroyable il est vrai, mais simplement accessoire pour raconter toute autre chose. D’autant plus que dans la première partie elle remplit tout à fait son contrat en proposant une véritable composition de sonorités jamais mises en avant de la sorte, sauf qu’elle l’oublie ensuite au profit d’un thriller perdant de l’intérêt au fil des bobines, de même que l’histoire d’amour qui peine à passionner. Ceci s’avère assez rageant quand on connait la capacité d’Isabel Coixet à faire naître l’émotion dans ses films précédents, et qui semble ici aux abonnés absents. Tout comme le choc culturel qui ne reste au final qu’en toile de fond et ne reçoit jamais le traitement qu’il méritait. Au lieu de cela on se console avec un tableau de la ville assez rare car loin de l’image grouillante qu’on peut en avoir par chez nous, et qui nous rappellerait presque certains portraits de Hong Kong aperçus chez Johnnie To ou Wong Kar Wai, toutes proportions gardées.

D’ailleurs Isabel Coixet se prend un peu pour Wong Kar Wai en se laissant aller à la pose intimiste et à la contemplation urbaine sur fond de musique jazzy. Ce sont les plus beaux moments de Carte des sons de Tokyo, sans hésitation. La réalisatrice sait filmer l’errance des âmes, il n’y a aucun doute là dessus, mais prend le risque de filmer le sexe de façon crue, sans y parvenir. Ces séquences s’avèrent être relativement moches et ne transmettent jamais la passion qui devrait en émaner. Isabel Coixet alterne donc le très bon et le passable à la mise en scène, ce qui confirme le côté un peu bâtard de son film qui aurait pu être un très grand film mais n’est qu’une oeuvre banale au final. Car en plus de tous ces moments magiques il y a l’interprétation stupéfiante de Rinko Kikuchi (révélée à l’international par Babel et vue depuis chez Mamoru Oshii) une fois de plus troublante, et Sergi Lopez qui impressionne malgré la torture auditive que constituent ses dialogues en anglais. Il y avait un immense potentiel, il est passablement gâché par quelques choix étranges dans la construction du récit. C’est dommage.

[box_light]Partant d’une idée brillante, photographier Tokyo sur un mode sonore, Carte des sons de Tokyo déçoit. Tout simplement car Isabel Coixet ne tient cet engagement que trop peu de temps, préférant se plonger dans un film plus classique mêlant thriller et romance sur fond de choc des cultures. Carte des sons de Tokyo est bourrée de belles images, de séquences sublimes et de vraies idées de mise en scène, mais le film ne parvient pas à éviter l’ennui et peine à se renouveler au fur et à mesure des bobines. Peu d’enjeux dramatiques, des thématiques abandonnées en cours de route… reste un couple fascinant à l’écran et un traitement sonore surprenant parfois. Mais en imaginant l’immense film que cela aurait pu, ou du, être, il y a de quoi enrager.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Ryu est une fille solitaire dont l'air fragile contraste avec la double vie qu'elle mène: la nuit elle travaille dans la Halle à Marée de Tokyo et occasionnellement elle est recrutée comme tueuse à gages. Mr Nagara est un entrepreneur puissant, affligé par la mort de sa fille Midori qui s'est suicidée. Il en rend responsable David, un homme d'origine espagnole qui tient un commerce de vins à Tokyo. Ishida, un employé de Mr Nagara qui aimait Midori en silence, engage Ryu pour tuer David... Un ingénieur du son, obsédé par les bruits de la ville japonaise et fasciné par Ryu, est le témoin muet de cette histoire d'amour qui s'infiltre dans les ombres de l'âme humaine là où seul le silence est éloquent.