Carnage (Roman Polanski, 2011)

de le 11/11/2011
 
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Roman Polanski et le huis clos c’est une longue histoire qui remonte au Couteau dans l’eau. Autant dire que le génial polonais maîtrise l’exercice comme personne. L’année dernière, en plein trouble, il livrait un de ses plus grands films avec The Ghost Writer dans lequel il retrouvait sa maestria pour capter la paranoïa. Avec Carnage, non seulement il adapte une pièce à succès de Yasmina Reza (le Dieu du carnage avec Isabelle Huppert, André Marcon, Valérie Bonneton et Éric Elmosnino), intervenue pour écrire le scénario avec lui, mais il en profite pour régler ses comptes avec la société et la morale. Un film casse-gueule, sa plus grosse prise de risque depuis bien longtemps, qui aurait pu tomber dans les travers évidents du théâtre filmé mais qui s’en éloigne magistralement. Un lieu unique, un bel appartement divisé en 3 décors – un salon, une cuisine et une salle de bain – tel un vivarium géant qui va permettre à Polanski d’ausculter les maux de l’être humain moderne dans de qu’il a de plus vil, quand il est poussé à bout. C’est également une leçon de cinéma, ou comment se sortir de contraintes spatiales, qu’un bon gros coup de pied dans la fourmilière du politiquement correct. Carnage aurait pu se nommer Chaos, car c’est ce qui éclate tout le long. Et le « petit » film de Polanski de devenir grand.

Hormis ds scènes d’ouverture et de clôture en plan très large qui renverraient presque au final de Caché de Michael Haneke dans la sensation de perte et de recherche dans le cadre qu’ils entraînent, tout Carnage se déroule dans un appartement de petits bourgeois, pas des milliardaires mais suffisamment aisés. Et c’est le lieu idéal pour transposer cette pièce qui semble tant avoir été pensée pour y faire évoluer des couples de new-yorkais. Avec un plaisir non dissimulé, accompagné d’une pudeur qui ne le fera apparaître que dans l’entrebâillement d’une porte, comme s’il ne voulait pas trop se montrer (on est à New York, dans un pays où il ne peut plus poser un pied sans se faire arrêter dans l’immédiat) ou que son récit et le chaos initié par ses personnages l’empêchaient de s’y imposer, Roman Polanski étonne. Il étonne car il n’était finalement jamais allé aussi loin dans la fausse sobriété et dans la cruauté souterraine. En posant face à face deux couples que tout semble opposer, et en particulier leur mode d’éducation et donc leurs enfants, il va créer le chaos à partir de l’acceptation par chaque personnage de son identité propre. Si Carnage semble mineur vu de loin, il ne représente rien de moins que la mise en scène d’une véritable expérience psychologique car il va révéler au fil des bobines et en temps réel la part monstrueuse de l’être humain. Et ce simplement car la conjonction dans les oppositions de caractères est idéale pour cela. Tout part d’une violence physique – un gamin casse deux incisives à un autre – pour aller vers une violence sans aucun doute plus extrême encore, celle des mots et des idées. Carnage nous démontre brillamment à quel point la bienséance et la morale peuvent être mis en parenthèse quand les convictions profondes sont mises à nues et souillées. Quel plaisir jubilatoire que de voir ces gens bien sous tous rapports dans leur costume étriqué et leur vie bien programmée tout d’un coup lâcher prise et redevenir l’animal avide de sang frais qui se tapit en chaque être humain. C’est le principe de tout huis clos qui se respecte, exacerber les instincts primaires des protagonistes, mais Polanski pousse la chose jusqu’à l’étude du couple moyen, voire de la société toute entière.

Et c’est par petites touches symboliques qu’il va tisser son étude, faisant preuve d’un nihilisme qu’on ne lui connaissait pas. En restant en surface, Carnage ressemble à l’oeuvre misanthrope d’un artiste qui a perdu foi en l’humanité et en la société actuelle. c’est un peu vrai. Mais pas seulement, car quand il crache ouvertement sur le consumérisme (les livres, le téléphone), sur la connexion permanente aux réseaux qui déconnecte de la famille, sur l’éducation, sur les pensées philosophiques, sur l’écologie, et ces innombrables principes qui régissent notre monde actuel, sur lesquels il vomit littéralement et face caméra à travers le personnage de Kate Winslet, ce n’est que pour mieux construire de nouvelles bases. Le personnage de Christoph Waltz invoque le dieu du carnage, ou tout du moins sa croyance en cet unique dieu présent dans le film, c’est sa façon – complètement nihiliste pour le coup – d’exprimer l’idée selon laquelle l’ordre naît du chaos. Il détruit des courants de pensée contemporains et des figures figées d’une certaine famille modèle moyenne, il fait tomber les masques, crée un désordre émotionnel en brisant les couples dans leurs fondements et en faisant rire aux éclats le spectateur devant un tel carnage. Car le film est excessivement drôle, et au plus l’hystérie l’imprègne, au plus on rit. Mais tout cela, tout ce chaos, toute cette révolution aboutit sur un ordre nouveau. Un nouvel ordre peut-être illusoire, le téléphone sonne toujours désagréablement, mais un nouvel ordre quand même et donc un espoir, comme si la foi en l’humanité était revenue. Au moins en partie. Et appuyé par ses quatre acteurs absolument formidables, jouant autant avec leurs personnages qu’avec leur propre image publique, Roman Polanski se permet d’apporter une vrai mise en scène qui ne fige pas Carnage dans le théâtre filmé. Au contraire, il est en permanence à la recherche d’un cadre nouveau pour éviter la répétition et imprime un mouvement constant par refus de l’immobilisme. En résulte un exercice de style dont le risque pris s’avère payant. Tout aussi ludique, car drôle et méchant, que fascinant par les principes qu’il met à nu, Carnage est bien plus qu’un petit film.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans un jardin public, deux enfants de 11 ans se bagarrent et se blessent. Les parents de la "victime" demandent à s'expliquer avec les parents du "coupable". Rapidement, les échanges cordiaux cèdent le pas à l'affrontement. Où s'arrêtera le carnage ?