Captive (Brillante Mendoza, 2012)

de le 21/09/2012
 
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Après avoir filmé les rues de Manille comme une jungle urbaine, Brillante Mendoza part explorer la jungle, la vraie, pour donner un nouveau souffle à sa mise en scène. Bancal et parfois maladroit, Captive est une expérience étrange autour du personnage d’Isabelle Huppert absorbée par le cinéma asiatique, au centre d’un fait divers transformé en quête initiatique et brutale. En découle un regard sur le monde un brin simpliste mais une analyse fascinante du syndrome de Stockholm.

Dans l’impressionnant Kinatay, Brillante Mendoza atteignait des sommets de brutalité envers ses personnages et le spectateur, tout en créant une sensation d’étouffement signe d’un procédé de mise en scène urbaine et guérilla poussé à son paroxysme. Avec Captive il opère un mouvement radical sur plusieurs niveaux. Tout d’abord il replace au centre de son film un personnage féminin, comme il l’avait déjà fait avec Lola, et victime, ensuite car il investit cette fois un espace aux frontière indéfinies, celui de la jungle. Jusque là le cinéma de Brillante Mendoza était toujours délimité par des murs délabrés sur le plan visuel et par le bouillonnement de la ville sur le plan sonore. Il trouve dans l’ampleur de la jungle ce terrain de jeu qu’ont exploré avant lui Francis Ford Coppola, Werner Herzog ou John Boorman, en prenant toutefois un direction radicalement différente. Captive n’est ni une introspection ni un voyage initiatique, c’est une tentative de détournement d’un langage de mise en scène appliquée à un nouvel environnement, et ce jusqu’à en oublier légèrement la portée initiale du projet. En effet il faut voir dans l’origine de Captive un prolongement évident des travaux de Brillante Mendoza qui n’a de cesse depuis bientôt 10 ans d’ausculter les maux de la société aux Philippines.

Avec ce récit d’enlèvement d’un groupe de touristes par des terroristes musulmans, il a sous la main suffisamment de matière pour traiter à la fois de politique et d’intégrisme religieux, deux sujets forts lorsqu’ils sont mis en perspective avec la situation des Philippines aujourd’hui. Et d’autant plus devant la caméra d’un cinéaste énervé. D’ailleurs, les premières séquences de Captive impressionnent au moins autant que ses films précédents. Lorsqu’il filme le rapt, sa mise en scène est tout aussi violente et brutale que le contenu de l’image, une véritable introduction coup de poing. Mais dès qu’il s’introduit dans la jungle en suivant cette équipée sauvage, c’est son cinéma tout entier qu’il repense. Bien entendu, il ne quitte jamais ce style « documentaire » qu’il maitrise tant, allant jusqu’à prolonger l’exercice par des entretiens face caméra, comme pour briser un peu plus la frontière avec le réel et sa représentation, mais la jungle lui ouvre de nouvelles perspectives. L’espace ainsi ouvert lui permet de s’apaiser en s’autorisant des décrochages sur la nature, lui qui a si souvent filmé les hommes et les femmes au plus près, mais il ne faut pas s’attendre à une expérience contemplative pour autant. Brutale, la mise en scène de Brillante Mendoza l’est du début à la fin, tout en restant extrêmement sophistiquée et variante selon son sujet. Dans Captive, il va faire cohabiter terroristes et otages pour construire un délicat jeu de pouvoir. Tout à fait conscient de la portée de son film, qui dépasse les frontières de son pays, il tente une approche des enjeux géopolitiques et historiques malheureusement maladroite et qui épuise son propos assez rapidement. Plus intéressante est l’étude comportementale qu’il construit au fil des séquences, jouant habilement de l’ellipse pour y parvenir. Rébellion, épuisement, combat, renoncement, Captive brasse toutes sortes de variations autour de la figure de l’otage et du mercenaire intégriste. Et c’est là que le film s’avère le plus juste, dans son analyse des rapports humains, du syndrome de Stockholm, de l’espoir du captif qui ne tient à presque rien.

Violent et frontal, dans ses fusillades, dans ses rapports de force, dans ses dialogues ou dans ses images les plus fortes (un accouchement plein cadre comme une entrée dans le monde par la violence et au milieu du chaos, destruction systématique des symboles catholiques…), Captive impressionne par la position dans laquelle il place le spectateur. Une situation de victime et de soumission qu’il utilise notamment lors de ses plans au ras du sol, une sensation d’être malmené par la caméra à l’épaule, signe d’un metteur en scène qui ne s’est pas complètement égaré malgré la relative pauvreté de son discours politique et qui garde une certaine vision de son cinéma. Parcouru de symboles assez forts, Captive bénéficie d’une poignée de scènes percutantes et toujours soignées, même si dans l’ensemble la puissance du film se retrouve diluée dans son traitement. Entre le message politique simpliste et le traitement des médias, cibles faciles et attendues qui méritent un travail tout en nuances, le cinéaste passe à côté de quelques chose. Et au milieu de ce voyage au bout de l’enfer philippin, on trouve Isabelle Huppert dont la rencontre avec Brillante Mendoza, cinéaste percutant, était attendue au tournant. L’actrice oscille entre la prestation stratosphérique dans certaines séquences, développant d’étonnantes nuances de jeu, et quelque chose de très embarrassant, notamment lors d’une scène face caméra de type Confessions Intimes qui crée une sorte de malaise. Le soucis est que cette séquence-clé aurait dû être un instant bouleversant, mais Brillante Mendoza, qui n’est pourtant pas un manche lorsqu’il s’agit de capter et provoquer des émotions, la rate en n’exploitant pas son actrice comme il le devrait. Dommage, car il y a dans Captive des éléments fascinants, mais Brillante Mendoza signe pourtant son film le moins abouti.

FICHE FILM
 
Synopsis

Une vingtaine de ressortissants étrangers sont pris en otage à Palawan, aux Philippines, par le groupe Abu Sayyaf, des musulmans terroristes qui se battent pour l’indépendance de l’île de Mindanao. Alors qu’elle apporte des provisions au siège d’une ONG en compagnie d’une autre bénévole philippine, Thérèse Bourgoine, citoyenne française qui travaille dans l’humanitaire, est kidnappée à son tour…