Cabeza de Vaca (Nicolás Echevarría, 1991)

de le 16/12/2010
 
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Expérience de cinéma magique et viscérale, Cabeza de Vaca se révèle comme un cousin éloigné d’Aguirre de Herzog tout en trouvant sa propre singularité assez rapidement. Au cheminement mental, spirituel et mystique d’un homme face à la nature et à une culture qui n’est pas la sienne, il monte en parallèle une profonde réflexion sur la prise de pouvoir des peuples économiquement puissants sur les plus proches des valeurs fondamentales. Il en émerge une œuvre profondément humaine, un voyage éclatant dans des lieux où résident les divinités du passé et où l’homme ne peut que révéler sa vraie nature. C’est tout simplement du très grand cinéma. Quel bonheur de pouvoir enfin découvrir ce chef d’œuvre méconnu en salles.

Que le destin peut être cruel avec les grands films. Cabeza de Vaca, oeuvre titanesque et mystique, était présenté en sélection officielle à la Berlinale de 1991, aux côtés de La Maison du sourire de Marco Ferreri, Danse avec les loups de Kevin Costner ou encore Le Silence des agneaux de Jonathan Demme. Les papiers de l’époque étant plutôt positifs, il est difficile de comprendre pourquoi le film ne fut diffusé que sur le continent américain et en Allemagne, sans jamais bénéficier d’une véritable exposition. Maudit parmi les maudits, Cabeza de Vaca va enfin sortir sur les écrans français (il devrait avoir honte le pays du cinéma d’attendre 20 ans pour sortir cette merveille) par la grâce d’un distributeur qui n’a pas froid aux yeux et qu’on ne remerciera jamais assez pour ce geste cinéphile des plus appréciables. Car Cabeza de Vaca est une oeuvre peu accessible, terriblement atypique, à ranger sans honte aux côtés d’autres immenses voyages réels et mentaux tels que La Montagne sacrée de Jodorowsky, Aguirre, la colère de Dieu de Herzog, Apocalypse Now de Coppola ou plus récemment Le Guerrier silencieux de Refn. Des chefs d’oeuvres sans concessions qui passionnent autant qu’ils peuvent agacer ceux qui y seront hermétiques, mais des véritables expériences de cinéma sensitif intenses pour qui se laisse prendre au jeu et ose s’y abandonner. C’est un immense film, et le voir (enfin) en salles est un moment inoubliable, tout simplement.

En point de départ historique à cet incroyable voyage, il y a le récit d’Álvar Núñez Cabeza de Vaca, son histoire qu’il a pris soin de raconter en détails dans ses carnets de voyage (aujourd’hui titrés « Naufrages ») envoyés à son roi Charles Quint après avoir parcouru une bonne partie du continent américain, de la Floride à l’actuelle Mexico City, pendant 7 ans. Cette « réalité » sera rapidement évincée par un propos qui va bien plus loin qu’un simple récit historique. En effet, rapidement se dessinent deux trajectoires thématiques principales: l’évolution d’un homme hors du commun face à un environnement qui lui est étranger et un choc culturel, religio-mystique des plus puissants. Ça et là on y retrouve des bribes de messages qu’on a pu croiser dans la séquence finale d’Apocalypto ou dans Le Nouveau Monde, voire dans Avatar (on trouve d’ailleurs une évidente source d’inspiration pour le look des na’vis). Le réalisateur Nicolás Echevarría étant avant tout documentariste, c’est une approche ethnologique qu’il livre, presque en opposition totale avec la fiction contée. Ainsi il oppose cruellement l’envahisseur espagnol et son christianisme exacerbé à l’indigène et ses croyances ancestrales, contraste saisissant qui trouve son apogée dans un plan final au symbolisme puissant, une simple image qui résume à elle-seule tous les méfaits de l’église sur les peuples.

Mais au-delà de cette illustration sans failles des indigènes, peuplades proches de celles que le réalisateur a personnellement fréquenté pendant des années, et qui induit un portrait forcément très humain, il y a le parcours incroyable de Cabeza de Vaca. Simple explorateur, il devient prisonnier puis véritable chaman guérisseur. Son évolution, sur plusieurs années judicieusement abordées par l’ellipse, suit une logique presque déroutante. Dépassant les barrières du langage et de la religion, l’homme devient mystique et son parcours spirituel devient hautement immersif lorsque les visions de son esprit se conjugue à son réel. Plongée dans une forme de folie qui révèle la nature de l’homme changé à jamais. Entrer dans les détails de cette aventure qui devient peu à peu purement sensitive, comme un tourbillon d’images à donner le vertige, ne rendra jamais justice à l’intensité de l’expérience. Il suffit juste de savoir qu’on navigue là dans un cinéma du même calibre et qui nécessite le même abandon que les oeuvres citées plus haut. Du cinéma relativement exigeant donc, mais qui propose une vision inédite de l’immersion complète d’un homme sur les terres de la magie et de la nature dans ce qu’elle a de plus mystérieux, et c’est sublime.

Puis Cabeza de Vaca devient un film carrément cruel dans son dernier acte, où le dur retour à la réalité rattrape le personnage. La toute puissance de l’envahisseur qui utilise l’église pour asservir un peuple et lui imposer sa culture par la construction d’une cathédrale, l’esclavage massif, le refus de croire au sacré ancestral. Et pour aboutir sur ce bref échange lourd de sens remettant en cause l’idée même de vérité historique, où le mensonge éhonté devient synonyme de survie. Cabeza de Vaca n’est donc pas qu’un film-trip, c’est une oeuvre grandiose qui comporte divers niveaux de lecture et se dévoile au fil des visions. Porté par la mise en scène précise et énergique de Nicolás Echevarría qui choisit intelligemment d’opter pour un point de vue de type documentaire, il se laisse parfois aller à la pure contemplation et à l’onirisme. Le résultat, il est magnifique, en partie grâce à la superbe photographie de Guillermo Navarro, alors futur chef opérateur attitré d’un certain Guillermo Del Toro (en charge des maquillages sur Cabeza de Vaca). De même, la puissance immersive du film puise sa source dans l’interprétation des acteurs, pour la plupart impressionnants, avec en tête un Juan Diego (vu chez Carlos Saura et Julio Medem notamment) habité par son rôle, presque effrayant.

FICHE FILM
 
Synopsis

L’explorateur espagnol Cabeza de Vaca a marché pendant huit ans à travers l'Amérique jusqu’à la côte Pacifique du Mexique après avoir fait naufrage au large des côtes de la Floride en 1528. Au gré de sa quête pour assurer sa survie, il vécut avec des tribus indiennes aujourd'hui disparues, fit l’apprentissage des secrets de leur vie mystique et accomplit des guérisons miraculeuses.