Bullhead (Michaël R. Roskam, 2011)

de le 20/02/2012
 
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Rarement l’expression « film phénomène » aura trouvé plus juste utilisation qu’avec Bullhead, le premier long métrage de Michael R. Roskam. Bête de festivals, étrange objet cinématographique sorti de nulle part et écrasant tout sur son passage, Bullhead se situe à la lisière entre le drame rural intimiste et le thriller mafieux en plein milieu du trafic d’hormones. Pesant, Bullhead l’est dès son premier plan avec ce paysage et cette voix off qui donnent le ton d’un pessimisme qui ne faiblira jamais, transformant l’expérience en quelque chose de véritablement éprouvant, voire bouleversant. Bullhead, littéralement « Tête de bœuf », c’est un drôle de film qui échappe aux conventions de rythme et d’image, qui prend le temps de placer ses personnages dans le décor et de les construire, qui les couvre de toute l’affection du monde mais n’hésite pas à les détruire, un premier film qui semble être l’œuvre d’un cinéaste majeur tant la narration, la mise en scène et la direction d’acteurs y sont remarquables, une leçon de cinéma par un nouveau venu, un film qui prouve qu’il existe un monde entre la France et la Belgique, terre du grand cinéma atypique et audacieux.

Tout est dualité dans Bullhead, de la construction narrative aux personnages, en passant le traitement visuel. Le premier effort considérable vient de son scénario, clairement. Avec le personnage de Jacky, introduit dès l’ouverture comme une brute monstrueuse shootée aux anabolisants, le film s’ouvre sur le registre du thriller mâtiné de comédie noire (les garagistes wallons) en braquant le projecteur sur une série de personnages tous plus sombres les uns que les autres, assez avares en paroles et constituant au fur et çà mesure le puzzle d’un univers méconnu. Bullhead gardera en permanence cette intrigue policière en sous-texte, entre meurtre de policier, trafic de bagnoles et trafic d’hormones dans l’industrie de la viande, comme un écho général à ce qui semble vraiment intéresser Michael R. Roskam, le drame pur et dur. Au centre de cette tragédie infernale, c’est bien le destin hors normes de Jacky, dont le personnage va se dessiner au fil des bobines comme un écorché vif, impulsif et drogué, incapable de communiquer et socialement inadapté, à la limite de l’autisme. C’est le temps d’un long flashback central que tous les enjeux s’éclairent. Bullhead s’inscrit alors dans le chemin tracé par tous ces grands films sur le traumatisme de l’enfance et ses conséquences terribles sur la construction de l’adulte, de Sleepers à Mysterious Skin, en passant par Mystic River. Au détour d’une séquence d’une brutalité telle qu’elle ne quittera plus l’esprit du spectateur, un acte d’une violence inouïe et qui tout à coup redéfinit l’ensemble des personnages et du film, tout prend une autre ampleur. Bullhead passe du statut de film noir atypique par son mélange des genres et son univers à grand film à l’ampleur dramatique insoupçonnée. En remettant ainsi en cause le portrait de Jacky qu’il avait réussi à imposer insidieusement au spectateur, Michael R. Roskam tente un coup de poker formidable et bouleverse toutes les certitudes. Car ce sont également les personnages qui gravitent autour de lui qui se retrouvent modifiés en profondeur, ainsi que leurs relations qui passent d’une extrême à l’autre. Bullhead devient un monument tragique, la pellicule se retrouve imprimée d’une tristesse à laquelle on n’était pas préparé et qui ne disparaitra plus jusque dans le final d’un pessimisme infini. Michael R. Roskam parvient à créer un tel lien d’affection entre le spectateur et son personnage principal, une véritable relation qui évolue considérablement pendant les deux heures, que son propos devient bouleversant. Tantôt attendri, tantôt révolté, tantôt dans la même douleur, on se trouve surtout très proche de lui, terrassé par son histoire terrible. Les plus beaux drames sont ceux qui provoquent une véritable identification, celle de Bullhead est telle qu’il touche en plein cœur et ne nous lâche plus que dans ce final noir à en pleurer.

Merveille d’écriture et de construction, Bullhead est également un morceau de mise en scène assez sidérant. Michael R. Roskam construit une œuvre rigoureuse aux cadres précis et compose entre succession de travellings au large et gros plans en longue focale pour à la fois isoler ses personnages, les scruter en profondeur mais surtout imprimer ce que le cinéma peut avoir de plus beau : un bouleversement des sens. Bullhead est un drame, un thriller, oui, mais c’est du pur cinéma sensitif, une approche qui passe par la mise en scène, la lumière et la bande son. Du cinéma qui prend au cœur et aux tripes sans avoir l’air de prendre la pose, simplement juste dans son rapport au sujet, tout en sensibilité et en contrastes, du cinéma également d’une noirceur peu commune. Et tout cela sans perdre de vue qu’il a une histoire à raconter et qu’elle va alimenter en permanence l’écriture de son personnage central. Michael R. Roskam trouve également chez son acteur principal Matthias Schoenaerts, massif, troublant, tout en finesse, l’écrin magnifique pour son propos. S’il fallait chercher la petite bête, il faut bien avouer que Jeanne Dandoy est complètement à côté de la plaque. Pour tout le reste, ce festival de premières fois, pour le réalisateur/scénariste, son directeur de la photo, son compositeur, pour toute une équipe, est l’exemple brillantissime de ce qui doit être fait au cinéma, dans le grand cinéma. Un uppercut émotionnel auquel on ne s’attendait pas, et la naissance éclatante d’un talent tout simplement immense.

Crédits photos : Nicolas Karakatsanis

FICHE FILM
 
Synopsis

Jacky est issu d'une importante famille d'agriculteurs et d'engraisseurs du sud du Limbourg. A 33 ans, il apparaît comme un être renfermé et imprévisible, parfois violent… Grâce à sa collaboration avec un vétérinaire corrompu, Jacky s’est forgé une belle place dans le milieu de la mafia des hormones. Alors qu’il est en passe de conclure un marché exclusif avec le plus puissant des trafiquants d'hormones de Flandre occidentale, un agent fédéral est assassiné. C’est le branle-bas de combat parmi les policiers. Les choses se compliquent pour Jacky et tandis que l’étau se resserre autour de lui, tout son passé, et ses lourds secrets, ressurgissent…