Boxing Gym (Frederick Wiseman, 2010)

de le 09/03/2011
 
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À tout juste 80 ans, Frederick Wiseman reste peu connu du grand public français. Pourtant ce mythe vivant est LE modèle du documentariste. Depuis 1967 et Titicut follies qui s’intéressait à l’hôpital psychiatrique pour criminels de Bridgewater (film interdit de diffusion pendant une vingtaine d’années) et jusqu’à Boxing Gym sortant aujourd’hui et présenté au dernier festival de Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs, Frederick Wiseman a réalisé une quarantaine de films, dont un seul long métrage de fiction. Plus de quarante ans de travail à ausculter l’Amérique à travers toutes ses institutions pour en proposer le portrait le plus juste et le plus profond. Est apparu au réalisateur, au fil de sa réflexion, que cette Amérique, terre de liberté, était un terreau de violence qui s’exprimait de mille façons. C’est donc logiquement, selon ses dires, qu’il s’est intéressé à la boxe, soit la « violence ritualisée », pour son dernier film en date, et avant ses documentaires sur le Crazy Horse et l’université de Berkeley. Boxing Gym, accueilli avec une incroyable standing ovation lors de sa présentation à Cannes, est un documentaire surprenant, en particulier s’il s’agit de la première rencontre avec l’oeuvre de son réalisateur. Une oeuvre hypnotique et immersive, à des années lumières d’une quelconque manipulation.

En ne développant aucune trame narrative au sens strict, Frederick Wiseman préfère scruter le comportement de ses contemporains et laisse s’exprimer l’image. Ici aucune mise en scène (comprendre par là que ces instantanés de vie sont des captations du réel et rien d’autre), aucun commentaire en voix off qui viendrait corrompre l’information brute, aucune interview pour empoisonner les faits. Concrètement on est loin, très loin, du cinéma aussi engagé et orienté que manipulateur de Michael Moore car ici aucune prise de position n’est à déplorer. Oui, celui qui est considéré à juste titre comme le modèle de Raymond Depardon ne fait que valser sa caméra avec une énergie folle pour capter des moments de vie qui viendront consolider une certaine vision de la société américaine, de l’Amérique profonde pour être plus précis. Et s’il entre dans ce club de boxe, le sport en lui-même n’est pas montré. Pas d’affrontements tout du moins, dans un refus absolu du spectaculaire. Au lieu de ça il se laisse aller au vagabondage au gré des rencontres et passages, ne sortant de ce lieu fermé qu’à la toute fin du film, pour donner une bouffée d’air et nous montrer furtivement la ville d’Austin.

Aucun flot d’émotion, pas de violons, juste une immersion totale dans un gymnase qui se fait symbole d’une société plurielle. Ainsi on y croise au hasard de véritable champions qui transpirent la testostérone et la rage de vaincre, une jeune mère avec son bébé qui l’accompagne, des immigrés latinos, un chef d’entreprise millionnaire,  des jeunes, des vieux, des gros, des minces, des blancs, des noirs, des hommes, des femmes… ce lieu devient le melting-pot de l’Amérique que Wiseman scrute avec toute sa discrétion, s’effaçant complètement au profit de tous ces héros ordinaires et leurs mille raisons de venir se défouler à l’entrainement. Ce n’est pas un hasard si c’est la boxe qui a été choisie, sport-symbole des USA alliant violence sourde et discipline digne des danseuses de ballet (que le réalisateur avait côtoyé pour son précédent documentaire La Danse. Le Ballet de l’Opéra de Paris) qui touche absolument toutes les strates de la société.

Immergé pendant des semaines dans cet univers, Frederick Wiseman en dessine subtilement des contours qui ouvrent de nouvelles voies de réflexion. L’impact du mythe de la violence, la puissance du capitalisme, l’image de la cruauté des évènements violents et cruels (on y parle furtivement de la fusillade de l’université Virginia Tech), Frederick Wiseman balaye un spectre extrêmement large tout en donnant l’impression de ne rien raconter. C’est bien là que Boxing Gym, à l’image de son auteur, trouve sa force. Il s’agit d’une illustration pure, sans artifice, et qui dévoile son message par l’immersion qu’il procure. Sublimement réalisé, monté et mixé (le travail sur le son est tout bonnement incroyable, créant presque une mélodie à base de sons du gymnase), Boxing Gym souligne à merveille et en très peu de temps la complexité d’une société en se basant sur sa passion et sur un prophète ordinaire nommé Richard Lord. Une sorte de complément idéal à Fighter sortant en même temps sur nos écrans.

[box_light]Boxing Gym est un documentaire incroyable, car il ne ressemble en rien aux documentaires habituels en provenance des USA. D’une beauté plastique rugueuse, provoquant une immersion visuelle et sonore totale (et sans 3D!), Boxing Gym puise dans la violence de la boxe un enseignement fondamental sur les fondements de la société américaine. Frederick Wiseman, avec son petit air timide mais malicieux, scrute l’Amérique au fond des yeux et à travers les gants de boxe. Il en ressort une étrange poésie entêtante, pure, sans apparat, une sorte d’idéal du documentaire en somme.[/box_light]

FICHE FILM
 
Réalisateur
Date De Sortie
Directeur Photo
Nationalité
Synopsis

Austin, Texas. Richard Lord, ancien boxeur professionnel, a fondé son club de boxe Lord's Gym, il y a seize ans. Des personnes d'origines et de classes sociales et d’âge différents s'entrainent dans ce gymnase : hommes, femmes, enfants, docteurs, avocats, juges, hommes et femmes d'affaires, immigrants, boxeurs professionnels ou aspirants professionnels côtoient de simples amateurs et des adolescent en quête de force et d'assurance. Le gymnase est une illustration du "melting pot" à l'américaine où les gens s'entrainent, se parlent, se rencontrent...