Blind Shaft (Li Yang, 2003)

de le 24/11/2009
 
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Au cours de la même année, le cinéma chinois nous a dévoilé ouvertement son côté schizophrénique qui traduit un pays fondamentalement malade. Il y a eu Hero de Zhang Yimou, grande fresque spectaculaire au budget colossal qui cachait un propos pro-régime, avec l’apologie du sacrifice de l’individu au profit de la communauté, pierre angulaire de l’idéologie socialiste. Et ce Blind Shaft de Li Yang qui est son exact opposé, extrêmement minimaliste sur la forme, et qui dénonce sans mettre de gants l’hypocrisie absurde de la société chinoise en proie aux pires excès du capitalisme sauvage. Il est intéressant par ailleurs de découvrir ce film juste après Capitalism: a Love Story pour voir à quel point ce que cherche à dénoncer Michael Moore aux USA s’applique parfaitement à la Chine moderne… Un pays qui se cache derrière une idée qui n’a plus cours depuis bien longtemps.

Aucune surprise de voir l’ancien documentariste émérite Li Yang s’attaquer à un sujet aussi brûlant pour son premier film de fiction. En traitant de front le problème des mines de charbon privées, lieux de dizaines de milliers de morts chaque année, il trouve un sujet en or. Tourné dans l’urgence, sans autorisations officielles (impossibles à obtenir compte tenu du sujet qui critique la politique du pays), Blind Shaft est un film coup de poing pour lequel l’équipe de tournage a risqué sa vie… le résultat fut bien entendu censuré en Chine, avec interdictions de diffusion, et serait sans soute tombé dans l’anonymat sans l’ours d’argent reçu à la Berlinale 2003 et le lotus du meilleur film asiatique à Deauville (en plus des lotus de meilleur réalisateur, acteur…).

En effet, le tournage s’est déroulé dans de vraies mines privées, avec les risques que cela entraîne, et dans un soucis de réalisme… C’est là qu’on sent bien que le réalisateur vient du documentaire, tout comme pour sa mise en scène, caméra à l’épaule, urgence permanente… ce qui ne l’empêche pas de créer de vrais moments contemplatifs, mais qui n’ont rien de beau. Ce qui se passe devant sa caméra est tout de même grave, on y voit une société chinoise manipulée, sale, qui croit encore à des valeurs économiques caduques, et qui souffre de la pire des manière en bas de l’échelle sociale. La raison se résume en une simple phrase prononcée par un patron de mine : « La Chine manque de tout, sauf de bras ». L’exploitation de la misère… belle vision du communisme n’est-ce pas?

Mais Blind Shaft ne se résume pas à une critique très juste et cruelle d’un système, il nous raconte une véritable histoire, celle de deux escrocs qui profitent des failles, des criminels même. Ces deux ordures, tueurs de migrants (venus de familles paysannes pour chercher du travail qui rapporterait plus) se retrouvent face à un terrible cas de conscience en choisissant un jeune adolescent comme victime… Le film vient poser de cruelles questions à propos de l’humanisme dont pourraient faire preuve des criminels qui au premier abord en semblent complètement détachés, perpétuant leurs actes par égoïsme, détruisant et ruinant des familles afin de permettre à la leur de survivre. le pire c’est que vu les circonstances qui nous sont montrées on leur trouverait presque des excuses, même si le meurtre par cupidité est fondamentalement répressible…

Dès lors, dans une sorte de variation du fameux syndrome de Stockholm, la proie et ses prédateurs vont se rapprocher, de différentes façons. Voyant dans l’adolescent soit une nouvelle source de profit, soit une naïveté qu’ils aimeraient retrouver, soit encore, et c’est là le plus important, une projection de leurs propres enfants s’ils ne pouvaient pas subvenir à leurs besoins en tuant… Si l’issue de ce conte cruel peut se deviner assez facilement, le cheminement pour y arriver est rondement mené, un forme de respect et d’affection se mettant petit à petit en place, afin que le jeune puisse partir en ayant joui des plaisirs de la vie d’adulte dont ils comptent le priver. Il s’agit donc d’un film sur la culpabilité et les scrupules, et qui stigmatise une certaine frange de la population chinoise d’aujourd’hui.

En effet, pour survivre, les victimes choisissent de devenir bourreaux, symbole d’une société dans laquelle l’individualisme a complètement pris le pas sur un passé communautaire… En filmant ces acteurs tous prodigieux au plus près, Li Yang signe un film ultra-réaliste, étouffant, qui laisse peu de place à une quelconque forme d’optimisme. Et ce tableau de la « Chine d’en bas » nous éloigne de notre vision d’occidentaux, vision orchestrée et manipulée par un gouvernement tout puissant. La forme austère, malgré la beauté des plans, risque de rebuter pas mal de monde, tout comme le propos aussi noir que cette masse de charbon dont l’exploitation repose sur l’absence de toute valeur morale. Pas facile à aborder donc, mais passionnant, pour ses débuts dans la fiction le réalisateur frappe un grand coup là où ça fait mal et sonde le côté obscur de l’âme humaine…

FICHE FILM
 
Synopsis

Une claire matinée d'hiver dans le nord de la Chine. Song et Tang ont une rude journée devant eux, dans l'une des nombreuses mines de charbon de la région. Chaolu, le frère de Tang, arrivé là depuis quelques jours, les accompagne. Au fond du puits, c'est le drame : Song et Tang tuent Chaolu à coups de pioches. Ils provoquent ensuite l'effondrement de la mine et quittent sains et saufs le lieu de "l'accident". Simulant un profond chagrin dû au décès du frère, ils exigent du propriétaire de la mine le paiement d'une indemnité, faute de quoi ils préviendront les autorités de l'accident. De crainte que l'on découvre l'exploitation illégale de sa mine, le propriétaire satisfait à leurs exigences. Après avoir encaissé l'argent qu'ils envoient à leurs familles, ils se mettent en quête de leur prochain "parent"...