Blackthorn (Mateo Gil, 2011)

de le 06/08/2011
 
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À force d’entendre crier que le western est mort, enterré symboliquement par Clint Eastwood et son immense Impitoyable il y a maintenant longtemps, on avait presque fini par y croire. En quelque sorte c’est vrai, tant le genre n’inspire que frilosité chez des producteurs de moins en moins passionnés par le cinéma. Pourtant, depuis Impitoyable le genre a fait du bruit avec l’apparition de très grands films. Au hasard, citons L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Appaloosa ou The Proposition pour autant de westerns « classiques » que de neo-westerns. Il y a quelques mois les frères Coen nous livraient même ce qui risque d’être le plus grand film de l’année (en plus d’un grand film tout court), True Grit, leur premier pur western. Le western n’est pas vraiment mort, il n’est que partiellement endormi et reste encore aujourd’hui le symbole du grand cinéma. Et Blackthorn, avec le prix du titre de film le plus évocateur du moment, en est une nouvelle preuve flamboyante. Extraordinaire et complètement inattendu. Car malgré un casting des plus intéressants, il était impossible d’attendre de Mateo Gil un film si puissant. On a beau reconnaître ses qualités exceptionnelles de scénariste (il a signé les scénarios de tous les films d’Alejandro Amenábar sauf Les Autres), il n’avait convaincu qu’à moitié avec son Jeu de rôles sorti discrètement en 2000. Mais voilà, un talent couvait pourtant et il explose littéralement avec Blackthorn, une bombe de western.

Blackthorn part sur un principe tout bête, effacer nos certitudes quant à l’interprétation suggérée du final de Butch Cassidy et le Kid et bâtir un récit lointain dans lequel Cassidy aurait survécu et serait en train de se la couler douce dans une nouvelle vie en Bolivie. Jusque là rien d’autre qu’une très bonne idée d’univers, mais Mateo Gil, et son scénariste Miguel Barros, vont en tirer une matière absolument passionnante pour un western ultime, s’il n’y avait pas Impitoyable. Ce sera d’ailleurs sa seule et unique limite, l’ombre du personnage de Bill Munny dont le Butch Cassidy vieillissant présenté ici est une variation. Pour le reste c’est brillantissime. À la fois très premier degré et hautement symbolique dans ses prises de position, Blackthorn est un film nourri au western crépusculaire en intraveineuse. Et c’est ainsi, en quelque sorte, un pur western crépusculaire, dans le sens le plus noble qui soit. Et le film a beau être essentiellement espagnol, bien qu’il soit nourri de diverses nationalités à la production, il se situe très loin de l’imagerie du western italien (souvent tourné en Espagne, à Almeria comme le rappelait Alex de la Iglesia dans 800 Balles) et tire plus vers un certain western américain. John Ford bien entendu, comment ne pas y faire référence en abordant le genre avec amour? Mais plus encore, c’est Sam Peckinpah qui semble se poser en figure tutélaire pour Mateo Gil. Peckinpah et ses personnages désespérés, sombres et foncièrement humains. Celui qui se fait nommer Blackthorn est loin de l’image du gangster de l’ouest dans une retraite dorée. Il est plus de ces figures du western en dérive, vers une communion avec la nature, sa relation avec une indienne n’étant pas fortuite. C’est le portrait d’un homme rongé par ses souvenirs, par cette vie qu’il n’a pas pu vivre, à la fois nostalgique et absent. C’est le récit d’un mythe disparu, tapi dans l’ombre, et qui prépare son retour vers la lumière, par les chemins de traverse. On l’aura compris, ne serait-ce qu’à travers cet unique personnage, Blackthorn propose une étude fascinante de l’homme au crépuscule de sa vie, incroyablement bien mise en parallèle avec la fin des figures de l’ouest, élément central du western dit « crépusculaire » justement. Mais il n’est pas seul à l’écran, et Mateo Gil fait s’élever son film vers les plus hautes cimes grâce, en grande partie, à deux seconds rôles fascinants, Eduardo Noriega et Stephen Rea.

Le premier vient étayer le caractère paternel inassouvi ou de substitution de James Blackthorn et fait revenir à la surface les souvenirs du Kid, tout en développant une réflexion passionnante sur l’image du bandit au sens large. Réflexion qui évolue logiquement vers la thématique essentielle de la frontière entre le bien et le mal. Elle est illustrée ici avec une finesse inattendue. Le second couteau est une figure du passé, produisant une explosion de nostalgie et de regrets, son personnage est tout simplement bouleversant. Avec Peckinpah pour modèle évident, il n’est pas étonnant de trouver dans la construction de Blackthorn des réminiscences de Pat Garrett et Billy le Kid avec la présence des flashbacks jamais lourds et toujours placés avec lucidité. C’est une véritable déclaration d’amour à la magnificence d’un genre fondamental, le western, mais qui évite soigneusement de s’en contenter. Blackthorn c’est un vrai et pur western comme on n’en avait plus vu depuis tellement longtemps, brillamment mis en scène que ce soit dans l’illustration des plaines arides dans de majestueux plans larges ou dans des chevauchées à arracher les tripes tant elles sont belles, c’est un final d’une intensité folle. Mais Blackthorn ne serait rien sans la performance phénoménale de Sam Shepard, incroyablement à l’aise dans la peau de cette légende complexe face à un nouveau tournant dans sa vie, un homme bourré de paradoxes, à la fois homme et légende, père et ami, vivant et fantôme. C’est sublime, violent, bouleversant, incroyablement maîtrisé à tous les niveaux et toujours humble. Belle surprise.

FICHE FILM
 
Synopsis

Passé pour mort depuis 1908, Butch Cassidy, le légendaire hors-la-loi, se cache en réalité en Bolivie depuis 20 ans sous le nom de James Blackthorn. Au crépuscule de sa vie, il n’aspire plus qu’à rentrer chez lui pour rencontrer ce fils qu’il n’a jamais connu. Lorsque sur sa route il croise un jeune ingénieur qui vient de braquer la mine dans laquelle il travaillait, Butch Cassidy démarre alors sa dernière chevauchée…