Black Swan (Darren Aronofsky, 2010)

de le 11/12/2010
 
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Avec The Wrestler, Darren Aronofsky marquait un changement de direction radical tout en en maintenant une véritable continuité thématique. En effet il abandonnait un style visuel riche qu’il avait poussé à l’extrême sur son chef d’oeuvre romantique The Fountain pour développer une imagerie bien plus réaliste, presque crade, mais tout aussi sublime à l’écran. Un tournant visuel essentiellement, mais dans le fond le destin de Randy « The Ram » le catcheur pouvait très bien se mettre en parallèle avec ceux de Maximilian Cohen dans Pi, de tous les personnages de Requiem for a Dream ou de Tommy dans The Fountain. À savoir que dans tous les films de Darren Aronofsky, malgré les sujets qui changent, les personnages sont toujours des êtres fragiles qui ne reculent devant aucun sacrifice psychologique ou physique pour atteindre leur idéal, comme si l’accomplissement de leur destin ne pouvait passer que par la souffrance. Et dans Black Swan, un de ses projets les plus alléchants depuis sa mise en chantier, on assiste au même type de mise en abyme de l’être humain pris dans le tourbillon malsain de la recherche d’une certaine perfection qui s’accompagne inévitablement d’une auto-destruction sordide. Il n’était toutefois jamais allé aussi loin, prenant pour sujet d’étude un des arts les plus beaux et les plus cruels qui soient, le ballet et sa souffrance physique incessante mais invisible car maquillée par la grâce de la danse et la puissance assourdissante des plus grandes oeuvres de la musique classique. Le résultat? C’est son plus grand film à ce jour, une merveille qui ne souffre d’aucune fausse note et qui nous entraîne dans un tourbillon d’émotions d’une intensité rare.

Darren Aronofsky réussit avec Black Swan ce que très peu de réalisateurs sont capables de faire, une synthèse flamboyante des genres qu’il affectionne, sans jamais tomber dans la citation facile, pour aboutir sur une oeuvre originale et d’une puissance picturale en tous points démente. En livrant ce qui ressemble au premier abord, par bien des aspects, à une variation féminine sur les thèmes de The Wrestler, il pose les bases d’un film qui s’en éloigne peu à peu pour voguer vers quelque chose de follement ambitieux, sans cesse sur le fil. C’est cet équilibre quasi parfait qui fait la force de Black Swan, car on sent à chaque plan la prise de risque, le danger de plonger dans un genre trop balisé, d’aboutir sur quelque chose de trop attendu, de décevoir. Mais Darren Aronofsky est un véritable artiste, un très grand et on le sait depuis la claque de Pi il y a déjà longtemps. Et d’un artiste on aime rien d’autre que d’être surpris. Ce qui est le cas ici, du début à la fin, sans jamais éprouver le moindre doute.

Darren Aronofsky nous entraîne dans un conte sur fond de ballet, milieu qui n’avait pas été abordé de si belle manière depuis Les Chaussons rouges de Michael Powell, face auquel il n’a pas vraiment à rougir. Et s’il emprunte la structure d’un ballet, en l’occurrence une relecture du Lac des cygnes de Tchaïkovski, c’est vers d’autres genres qu’il lorgne. Entre conte macabre, thriller paranoïaque, fantastique pur, giallo, Black Swan déploie ses ailes de ces berceaux d’influences où on croit reconnaître les ombres de Polanski, Argento et Cronenberg, diluées dans un maelström sur lequel trône la figure de Satoshi Kon et de son chef d’oeuvre Perfect Blue. Mais loin de tout recyclage, il puise dans ces références pour en tirer quelque chose d’inédit, de jamais vu. Il crée dès sa magistrale séquence d’ouverture un mélange tétanisant entre beauté et angoisse, le malaise s’accentuant chaque minute un peu plus, jusqu’à éclater dans un dernier acte d’une violence picturale inouïe, où la démence prend forme sous nos yeux. Ces 20 dernières minutes sont parmi les plus éprouvantes qu’on ait pu voir récemment, la palette d’émotions qui nous éclabousse la rétine atteint des sommets, on en ressort KO, lessivé, convaincu d’avoir vécu un moment de cinéma inoubliable.

On retrouve Darren Aronofsky metteur en scène inspiré, trouvant idée sur idée pour illustrer son conte dramatique. Il faut voir cette scène de danse en introduction, où déjà transpire le fantastique. Fantastique qui sera toujours présent jusqu’à la fin, caution géniale pour délivrer son message. Jouant habilement des innombrables miroirs, présents non pas comme un outil gratuit et facile, mais inhérents au monde du ballet, il recrée une vision du monde déformé qui se traduit dans le personnage de Nina, véritable éponge à l’univers qui l’entoure jusqu’à en affecter profondément son mental. Puis il met tout le monde d’accord dans toutes les scènes de danse, atteignant le sommet de son art lors de la transformation du cygne blanc en cygne noir, un plan-séquence monumental qui s’inscrit déjà au panthéon. Rien n’est laissé au hasard, rien n’est surjoué ou stylisé sans raison. Darren Aronofsky utilise simplement de la meilleure façon qui soit les outils que le cinéma met à sa disposition. Mais si Black Swan marque autant, au-delà de cette perfection formelle et narrative, c’est par la présence d’une actrice qui explose littéralement. Natalie Portman vient de trouver le rôle de sa vie, elle ne joue plus, elle est ce personnage à fleur de peau qui laisse éclater toute sa faiblesse, sa fureur et une tension sexuelle libératrice jusque là inavouée. Tous les seconds rôles sont irréprochables, mais restent désespérément dans l’ombre de ce cygne dont le chant résonne encore dans nos esprit longtemps après le générique.

[box_light]Porté par une partition démente qui réinvente Tchaïkovski, sublimé par un réalisateur qui n’a jamais été aussi inspiré, Black Swan est une expérience de grand cinéma comme on n’en voit que trop peu. Tous les éléments se combinent pour aboutir sur une véritable oeuvre d’art qui crée un malaise insidieux jusqu’à assommer le spectateur par un dernier acte dantesque où réalité et imaginaire se mêlent dans un tourbillon émotionnel qui nous happe avec toutes nos certitudes pour nous lâcher désarmé devant tant de maîtrise. Darren Aronofsky trouve avec Natalie Portman, sublime, le support idéal pour livrer son chef d’oeuvre. On ne ressort pas indemne de ce cauchemar enivrant où se conjuguent tous les genres pour aboutir sur une oeuvre singulière complètement folle. Un requiem troublant, à la fois magnifique et sordide.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Rivalités dans la troupe du New York City Ballet. Nina est prête à tout pour obtenir le rôle principal du Lac des cygnes que dirige l’ambigu Thomas. Mais elle se trouve bientôt confrontée à la belle et sensuelle nouvelle recrue, Lily...