Black Book (Paul Verhoeven, 2006)

de le 23/09/2009
 
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On peut dire qu’elle était attendue cette histoire de petit livre noir… Le retour du hollandais violent aux affaires six ans après sa relecture politiquement incorrecte de l’homme invisible (Hollow Man). Hollywood n’a cessé de lui créer des problèmes pendant 20 ans et 7 films, sa liberté de ton a tellement été mise à mal qu’il a du pour chaque film dissimuler son propos derrière des aspects grand public… la censure lui est pourtant tombée dessus à chaque fois et si ses films américains sont quasiment tous des réussites (il n’y a bien que Showgirls qui soit plutôt faiblard) il n’a jamais pu retrouver sa liberté acquise quand il tournait chez lui. C’est donc un nouveau souffle qu’il se donne avec Black Book, un retour en terre natale, une cure de jouvence artistique… Paulo est de retour et il signe peut-être un de ses plus grands films, loin de la forme d’un blockbuster, il en profite pour nous proposer une relecture de l’histoire qu’on ne connaissait pas vraiment, l’occupation allemande en Hollande.

Mais s’il nous donne une leçon d’histoire, qui s’étale tout de même sur 2h30, il ne nous ennuie jamais. Il signe une histoire à la Mata Hari, comme on l’a vu l’année suivante dans le magnifique Lust, Caution. Sauf que là où Ang Lee se concentrait sur une histoire d’amour et de désir dans un film très sensuel, Verhoeven privilégie l’aventure et les portraits ambigus d’hommes et de femmes capables de tout en tant de guerre… ça donne un spectacle qui nous prend à la gorge, du grand cinéma qui jongle avec des sujets graves sans jamais tomber dans du pathos ou de la critique facile (pourtant en parlant du régime nazi, on pouvait s’y attendre). Dans cette fresque passionnante, Verhoeven prouve une bonne fois pour toutes à tous les sceptiques qu’il ne faut pas l’oublier quand on dresse la liste des réalisateurs majeurs du XXème siècle!

La mise en scène sèche et sans fioritures du hollandais épouse à merveille un sujet qui va droit au but, aucune scène n’est sacrifiée à la glorification des résistants ou à la diabolisation des nazis. Paulo fait un bon gros fuck au manichéisme qui pollue le cinéma actuel, dans Black Book il n’y a pas de bons et de méchants, que des êtres humains avec leur part de lumière et leur part d’ombre. Son honnêteté dans le traitement des personnages lui permet de faire passer le moindre rebondissement qui aurait pu paraître too much ailleurs sans aucun problème. Il construit son récit principalement autour de Rachel Stein, une juive qui s’enrôle dans la résistance après le massacre de sa famille, et suit un canevas à la base classique de grandeur et décadence, faisant de son héroïne tout un symbole de don de soi.

Ce personnage rejoint d’autres figures féminines du cinéma de Verhoeven (Katie Tippel et Showgirls), qui n’hésitent pas à user de leur charme pour se donner les moyens de leurs ambitions. Le réalisateur a trouvé en Carice Van Houten l’interprète parfaite, elle est la sublime révélation de ce film tant son jeu véhicule de l’émotion. Elle est à la fois victime, cible, femme fatale et héroïne. Placer ce genre de personnage dans un récit se situant en plein conflit est une idée de génie. On sait que la guerre exacerbe la moindre réaction, cela permet à Verhoeven de dresser un portrait peu reluisant de la condition humaine et de l’opportunisme omniprésent tout en suivant un récit plutôt classique. Et même si on sait dès le prologue comment tout cela s’est fini pour elle, on doute souvent… c’est bien joué! De plus autour d’elle on assiste à un ballet d’acteurs franchement très bons comme Sebastian Koch et Thom Hoffman.

Verhoeven donne de la guerre une image loin des fantaisies ou des drames qu’on a pu voir par le passé. Avec lucidité il nous dévoile à quel point c’est le théâtre de la perversion, des trahisons et de l’égoïsme. A quel point les relations humaines peuvent être corrompues par ambition ou simplement pour sauver sa peau… Une sorte de scène de l’absurde dans lequel on ne peut se fier à personne… une période difficile pour les passionnés. Car Rachel est une passionnée, elle va vivre une histoire d’amour improbable avec un officier SS, elle la juive résistante! Et ça reste une relation pourtant crédible tellement elle est bien écrite et mise en scène, de cette histoire naît une émotion bien réelle qui comme dans tout le film n’est jamais traitée de façon démesurée et artificielle.

Verhoeven signe là un grand moment de cinéma qui réussit un coup de génie en mariant fresque historique et spectacle permanent avec une analyse profonde de l’humain en tant de guerre. Il ausculte minutieusement la pourriture humaine dans ses plus bas instincts, joue le jeu des révélations multiples avec une virtuosité qui ne faiblit jamais et nous balance en pleine gueule notre propre image. On ne l’attendait pas aussi percutant, et pourtant c’est en s’étant assagi qu’il signe son film le plus puissant depuis longtemps. Avec un sujet qui se prêtait au pathos et à l’érotisme facile (scènes d’exécution, de sexe…) il traite chaque élément sur un pied d’égalité. Rien à redire, avec sa liberté artistique retrouvée et sa verve jamais perdue, Paul Verhoeven est de retour et ça c’est une excellente nouvelle!

FICHE FILM
 
Synopsis

La Haye, sous l'occupation allemande. Lorsque sa cachette est détruite par une bombe, la belle chanteuse Rachel Stein tente, avec un groupe de Juifs, de gagner la Hollande Méridionale, déjà libérée. Mais une patrouille allemande les intercepte dans le delta du Biesboch. Tous les réfugiés sont abattus ; seule Rachel échappe au massacre. Elle rejoint alors la Résistance et, sous le nom d'Ellis de Vries, parvient à infiltrer le Service de Renseignements allemand et à se lier avec l'officier Mûntze. Séduit, celui-ci lui offre un emploi...