Biutiful (Alejandro González Iñárritu, 2010)

de le 26/10/2010
 
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En seulement trois films, le réalisateur mexicain que l’on surnomme El Negro a su s’imposer comme l’un des artistes les plus importants d’Amérique Latine. D’abord le choc de la révélation Amours Chiennes, la confirmation 21 Grammes puis la consécration de Babel qui souffrait déjà d’une certaine perte de vitesse malgré d’immenses qualités. Derrière ces trois succès, l’homme à la caméra, Alejandro González Iñárritu, y était pour beaucoup par son style incisif et sa virtuosité de metteur en scène, mais il n’était pas seul. La réussite de cette trilogie devait énormément à la présence d’un des plus grands scénaristes au monde, Guillermo Arriaga, aujourd’hui passé à la réalisation avec Loin de la Terre Brûlée. Pour son quatrième long métrage Iñárritu bouleverse son cinéma, ou presque. Exit Arriaga, il s’appuie sur son propre scénario écrit à plusieurs mains avec Armando Bo et Nicolás Giacobone, scénario construit à la gloire de son acteur principal, le grand Javier Bardem qui n’a pas volé son prix d’interprétation à Cannes cette année. À l’arrivée si une petite déception est de mise, la prise de risque du réalisateur se doit d’être saluée, tout comme son intégrité artistique. Car quoi qu’on en dise, Biutiful constitue bien un virage important dans sa carrière mais reprend tout autant de thématiques que de figures de styles chères à Iñárritu. Film totalement autonome, Biutiful n’en reste pas moins un prolongement logique des premières oeuvres du mexicain.

Pendant une bonne heure, on se dit que cette mini révolution dans son cinéma va lui permettre de réaliser son chef d’oeuvre. Une seule trame narrative, un seul destin à suivre, les destins croisés qui faisaient la force mais également la plus grande faiblesse – car casse-gueules – des films d’Iñárritu disparaissent pour se cristalliser en un seul personnage, Uxbal, écorché vif hypersensible, homme massif au passé qu’on imagine chargé et au futur plus qu’incertain. Il tente d’élever ses deux enfants qu’il essaie de tenir loin d’une mère autodestructrice, tout en tentant de gagner sa vie en exploitant celle des autres. Les rues de Barcelone, que personne n’avait encore filmé ainsi, n’ont jamais semblé aussi proches de celles de Mexico, celles qu’arpentaient il y a maintenant 10 ans Octavio ou El Chivo, à la recherche d’une vie meilleure à travers tout un tas de combines plus ou moins propres. En cela Biutiful se pose comme l’antithèse parfaite de l’Auberge Espagnole ou de Vicky Cristina Barcelona, où Barcelone n’était qu’une succession de cartes postales pour touristes. Pour prendre un exemple concret, la célèbre Rambla, nid à touristes, est montrée telle qu’elle est vraiment: bondée de monde et rempli de clandestins qui vendent leurs objets sur des draps équipés de ficelles pour détaler dès l’apparition d’un policier. C’est un détail mais de ceux qui comptent.

Iñárritu n’a jamais filmé de récit léger, donc il n’y a pas vraiment lieu de s’offusquer de l’accumulation de drames qui vont s’abattre sur le personnage d’Uxbal. La seule différence vient du fait que par le passé ces évènements dramatiques se répartissaient sur une galerie complète de personnages en différents lieux, et se concentrent là sur un seul. Cela donne peut-être l’impression d’un trop plein de noirceur, ce qui en un sens n’est pas tout à fait faux, mais ce n’est pas si surprenant de la part de l’artiste. Donc finalement s’il semble tout changer, il joue tout de même la continuité. Les amateurs sont en terrain connu, les détracteurs également et peuvent donc s’en donner à coeur joie. Mais Iñárritu fait du Iñárritu, qu’il soit avec ou sans Guillermo Arriaga, ce qui implique qu’il livre une fois de plus un film se focalisant sur les tréfonds de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir et désespéré. Il dresse un portrait loin de tout manichéisme, chez lui tous ont un part plus ou moins importante de noirceur, tous sont perdus, les rayons de soleil ne sont que furtifs. Tout cela car une fois de plus le sujet central de son film est la mort, celle qui rôde à chaque coin de rue, celle qu’on ne peut éviter et emporte tout sur son passage à la moindre occasion. Uxbal va mourir, tout le monde meurt, et il va tenter de s’acheter un semblant de rédemption. Pas pour lui, mais pour ses enfants, afin de briser un cycle destructeur.

Les derniers soubresauts d’un homme à l’article de la mort, comment terminer sa mission sur terre quand l’annonce de sa mort arrive prématurément? Voilà grosso modo le propos de Biutiful. Mais au-delà il y a un portrait social carrément déprimant et pourtant bien réel sur la situation des immigrés chinois ou africains à Barcelone, qui survivent grâce aux touristes et sont exploités par des marchands de misère tels qu’Uxbal. Iñárritu en profite également pour développer la thématique de l’héritage peu présente jusque là dans son cinéma, à l’image d’autres sujets de fond, sans doute trop pour un seul film. Ainsi à coups de digressions assez maladroites, faisant écho aux récits éclatés de son oeuvre passée, il s’éparpille de trop. Biutiful dure 2h20, il aurait gagné en puissance à se voir resserré quelque peu. Mais si on peut remettre en cause un scénario qui s’étale et se perd, ou une charge émotionnelle par moments trop appuyée, il faut avouer que par la toute puissance de sa mise en scène Alejandro González Iñárritu parvient tout de même à nous enterrer. Qu’il se pose en mode voyeur en imitant une mise au point hasardeuse ou qu’il plonge dans la fureur de la foule en fuite caméra au poing en mode reporter de guerre, il fait preuve d’une maîtrise sans égal. De cette mise en scène proche de la perfection découle une vision stupéfiante de la ville de Barcelone, jamais vue ainsi, glauque et repère de petits caïds, effrayante. Mais la grande force de Biutiful vient finalement de son interprète principal, quasiment présent à chaque image. Javier Bardem électrise le film, impose sa présence surréaliste, impressionne par sa fureur toute en retenue, son air placide et la puissance qui s’en dégage. Difficile de dire s’il livre ici sa plus grande prestation tant sa carrière en regorge mais il impressionne durablement, quel grand acteur!

[box_light]Même s’il présente de nombreuses faiblesses apparentes, Biutiful reste un grand film. Alejandro González Iñárritu prend de très nombreux risques, avec à la clef une propension à se casser la gueule et à verser dans un pathos trop appuyé car il cristallise tous les maux sur un seul personnage. Mais le ton dépressif qui s’en dégage, la noirceur insondable de son propos, la mise en scène ultra affûtée et la présence d’un immense acteur au sommet de son art parviennent à nous emballer. Biutiful n’est pas le meilleur film de son auteur qui se perd parfois dans la profusion de sujets abordés, c’est une évidence mais il s’en dégage quelque chose de fascinant et de bouleversant.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

C’est l’histoire d’un homme en chute libre. Sensible aux esprits, Uxbal, père de deux enfants, sent que la mort rôde. Confronté à un quotidien corrompu et à un destin contraire, il se bat pour pardonner, pour aimer, pour toujours…