Batman Begins (Christopher Nolan, 2005)

de le 16/07/2012
 
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A la sortie de Batman Begins en 2005, c’était une sorte de libération. En effet la précédente incursion du cape crusader sur un écran de cinéma, 8 ans plus tôt, relevait de l’outrage suprême avec ce film que tout le monde voudrait oublier : Batman & Robin, adaptation fluo et crypto-gay complètement à côté de la plaque dans laquelle Arnold Schwarzenegger finissait d’enterrer sa carrière, bien loin du niveau de perfection atteint par Tim Burton sur Batman, le défi ou par Bruce Timm et Eric Radomski sur les adaptations animées des années 90. Pour enfin redonner ses lettres de noblesses à Batman sur grand écran, Christopher Nolan a une idée de génie : perturber le tournage de Blade Trinity en faisant appel à David S. Goyer, scénariste génial s’il est encadré et fan absolu du chevalier noir. À eux deux, ils vont faire table rase du passé pour transformer ce « reboot » en film des origines puisant autant dans certains des meilleurs comic-books de la chauve-souris que dans la tragédie antique. Des choix payants tant ce qui pourrait ressembler à une longue introduction redéfinit complètement les bases d’un des plus charismatiques des super-héros, simplement en opérant un basculement essentiel, celui de faire passer Bruce Wayne devant Batman. En se focalisant sur l’homme plutôt que le mythe, certes il ramène Batman Begins dans un univers « réaliste » (aussi réaliste qu’un univers de film noir) et scrute les failles de celui qui va devenir peu à peu le symbole de la justice et de la peur. Et c’est assez brillant.

C’est brillant car intègre, courageux et rondement mené. Christopher Nolan est tout à fait conscient de ses faiblesses (et en particulier la mise en scène de l’action pure) donc il va s’évertuer à repousser au maximum le moment où il devra se frotter à ce passage obligatoire qu’il expédie généralement, comme s’il se sentait gêné par une telle carence. On pourra toujours le lui reprocher, comme de ne pas déléguer ses scènes d’action à des spécialistes comme cela se fait à Hong Kong par exemple, mais tout le reste du film est tellement dense, tellement riche et passionnant, qu’on lui pardonne bien volontiers ces 3-4 scènes ratées. Nolan ne cherche pas à faire dans le spectaculaire, dans l’impact, il cherche à impressionner sur la longueur et ça fonctionne. Batman n’est pas un super-héros comme les autres, et il l’a aussi bien compris que Tim Burton en son temps. Plus qu’un personnage, c’est une idée, une ombre, une représentation de la justice et du mal, une idée de la peur. La peur est le moteur principal du film, d’abord dans la construction du personnage qui va devoir apprendre à la dompter puis dans le cadre, avec son dernier acte aux relents carrément horrifiques, ponctué de visions infernales toujours amenées au bon moment. Ça dure 2h20 et ça passe en un claquement de doigts tant le film bénéficie d’un soin particulier dans l’écriture, avec un sens du rythme formidable qui fait encore regretter que le réalisateur ne soit pas capable de le mettre à profit lors de ses scènes d’action. Batman Begins, ce n’est pas tant un film de Batman par Christopher Nolan qu’un film de Christopher Nolan avec Batman. Derrière cette formule facile, c’est bien un véritable « auteur » de cinéma qui fait entrer une légende dans son cinéma à lui. Aucun autre super-héros ne pouvait mieux coller à l’univers de Nolan. Car Bruce Wayne est clairement le prolongement de tous les personnages qui peuplent son œuvre, à savoir des êtres humains remplis de failles luttant contre un trauma important et dont le combat va forcément mener vers une personnalité dédoublée. Un jumeau, un double imaginaire ou un avatar costumé, Batman Begins s’inscrit bien dans le grand thème de l’œuvre de Nolan, rejoignant celui tout aussi évident et parent du jeu sur les apparences.

Le Batman construit par Goyer et Nolan, qui puise dans le Batman : Year One de Frank Miller et David Mazzucchelli, mais pas que, s’affranchissant ainsi finalement de toute véritable comparaison avec un comic-book précis, est traité en tant que personnage principal d’une tragédie et non en super-héros en devenir. C’est ce qui peut énerver, mais c’est surtout ce qui fascine. Il est tout de même question d’un riche héritier dont les parents sont abattus devant ses yeux, en partie par sa faute involontaire, à cause de sa peur primaire, et par le représentant d’une strate de la société pour laquelle le père se battait en idéaliste richissime. Les enjeux thématiques, sur le plan de la dramaturgie mais également de la réflexion sociale et humaine, sont d’une richesse carrément inattendue, faisant de Batman Begins non seulement une brillante introduction au plus humains des super-héros, mais une tragédie classique d’une ambition totalement démesurée. Les personnages sont multipliés plus que de raison mais ont tous leur place (à l’exception de Rachel Dawes, seule véritable ombre au tableau car traitée en simple faire-valoir pour l’instant), nouvelle preuve que Christopher Nolan manie royalement les chroniques polyphoniques. Tout dans son procédé prend du sens à partir du moment où le film refuse de s’intégrer à la norme du blockbuster, dans sa rythmique, dans sa narration, mais également dans sa mise en scène et dans son ton. Batman Begins est un film noir, ou tout du moins la première pièce d’un grand film noir qui prendra la forme d’une trilogie mise bout à bout. Qui dit film noir dit enquête, qui dit enquête dit détective, soit un retour à la définition initiale du personnage qui n’avait rien à voir avec les délires multicolores. Christopher Nolan prend son temps pour construire son personnage, le faisant passer d’une crevette faiblarde et manipulable à une icône imposante, avec un rite initiatique multiple et complexe, mais surtout brutale. Cette initiation ne tient pas seulement dans celle, évidente, de la ligue des ombres, mais ira jusqu’à ses premières interventions à Gotham. Il s’agit clairement d’un parcours initiatique, à la fois physique et moral, avec un personnage sans cesse sur la brèche entre le vigilante amoral et le justicier républicain. Un rôle qui va l’enfermer, littéralement et à tous les niveaux, par la construction du film.

Batman Begins passe, après le prologue, des vastes espaces de l’Asie aux rues étroites et sombres de Gotham, de la grandeur du manoir à l’espace restreint de la cave, Wayne passe des vêtements larges voire absents au costume étriqué de Batman, tout dans le film est ainsi construit autour du motif de l’enfermement progressif, alors que paradoxalement plus le film avance plus il prend de l’ampleur. C’est d’ailleurs au moment où l’enfermement, et l’isolement, est total que le film touche à son sommet épique, autant par la grâce de son montage (toujours juste en dehors des scènes d’action) et de sa mise en scène (Nolan maîtrise parfaitement son découpage et compose admirablement ses cadres), que par la composition à l’ampleur allant crescendo de James Newton Howard et Hans Zimmer. Batman Begins ne bâtit pas nécessairement un « super-héros » comme l’a fait Sam Raimi dans l’ouverture de sa trilogie Spider-Man mais aborde le thème de façon opposée et complémentaire, avec un héros adulte dont les motivations sont bien plus sombres et complexes, un héros qui souffre autant que sa ville et dont les idéaux chevaleresques en font l’héritier des temps anciens. Ce n’est donc pas surprenant que le bad guy du film soit justement en rapport avec une société de l’ombre qui régit la chute des civilisations décadentes depuis l’antiquité, produit du subconscient nihiliste d’une humanité en perdition. La morale, un grand thème chez Batman qui se voit ici creusé en profondeur à travers une analyse détaillée, définissant le personnage de Batman à travers les extrêmes de ses adversaires. Si tout n’est pas réussi, du choix discutable de Christian Bale poussif (et de sa voix quand il enfile le costume) à la notion d’héroïsme véritable qui fera son apparition dans la suite, en passant par des lignes de dialogues comiques pas vraiment à leur place, cette mise en place foisonnante construite sur une quantité impressionnante de personnages secondaires géniaux (en tête Michael Caine très à l’aise dans la peau d’Alfred ou Morgan Freeman en Lucius Fox, garant d’un traitement aussi fascinant de l’évolution technologique) et multipliant les voies de la grande tragédie classique, est une des plus belles introductions et réinventions d’un univers dont a accouché Hollywood ces dernières années. Loin du Gotham expressionniste de Burton tout en restant urbain et construit sur l’opposition graphique entre l’ombre et la lumière, jouant habilement avec la manipulation sur tous les niveaux, Batman Begins est bien ce qui pouvait arriver de mieux au chevalier noir au cinéma. Et en plus, pour couronner le tout, il y a des ninjas…

FICHE FILM
 
Synopsis

Comment un homme seul peut-il changer le monde ? Telle est la question qui hante Bruce Wayne depuis cette nuit tragique où ses parents furent abattus sous ses yeux, dans une ruelle de Gotham City. Torturé par un profond sentiment de colère et de culpabilité, le jeune héritier de cette richissime famille fuit Gotham pour un long et discret voyage à travers le monde. Le but de ses pérégrinations : sublimer sa soif de vengeance en trouvant de nouveaux moyens de lutter contre l'injustice.