Batalla en el cielo (Carlos Reygadas, 2005)

de le 14/05/2012
 
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Les chemin de croix vers la mort pour accéder à un état de grâce, voilà ce qui semble passionner Carlos Reygadas. Porté par le triomphe critique et la Caméra d’or obtenue pour son premier film, Japón, le mexicain alors trentenaire, un temps avocat avant de déposer la robe et de prendre la caméra, poursuit sa quête d’un idéal cinématographique avec Batalla en el cielo. Encore un beau titre, un des plus beaux jamais trouvés pour un film, c’est son habitude. Et un film dont la beauté plastique est au diapason, à défaut d’être tout à fait clair dans son message ou dans ses errances. De quoi veut parler Carlos Reygadas ? C’est un peu la question qui subsiste lorsque déboule le cut noir du générique de fin et son concert de cuivres. Batalla en el cielo est un drôle de voyage dans un Mexique tel qu’on ne le voit jamais au cinéma, un paysage urbain désenchanté dans lequel des âmes à la peine évoluent sans trop savoir, à la recherche de leur existence. Poétique, austère, mystique, le deuxième film de Reygadas est certes plus simple d’accès que son premier mais confine parfois tellement au symbole qu’il reste souvent hors de portée.

En bon disciple vertueux d’Andreï Tarkovski auquel il ne rate pas une occasion de rendre hommage, tout en le faisant de façon beaucoup moins lourde que dans Japón, le réalisateur mexicain va construire son film selon deux principes dont il ne démordra pas : une construction de plans très sophistiquée accompagnée d’une durée conséquente parfois excessive et un récit, des personnages, une intrigue, qui vont se construire tout au long du film. C’est à dire qu’au lieu de procéder à une mise en place classique, il va révéler les éléments majeurs de sa narration parfois très tard, toujours brièvement comme dans une ligne de dialogue. Cela aboutit sur un film à la forme assez spectaculaire car en opposition au schéma classique d’un récit de rédemption. Dans Batalla en el cielo il ouvre sur une fellation filmée comme personne ne l’a jamais fait, un mini-poème graphique qui établit déjà un rapport humain qui sera malmené quelques scènes plus tard. La séquence en elle-même composée de deux plans magnifiques portés par une composition aérienne et qui définissent non seulement les personnages mais également ce que sera cette bataille dans le ciel, à savoir un rapport de force, de domination, une prise de décision et de pouvoir par le sexe, à travers l’extase. Le ciel, sur lequel Carlos Reygadas s’attarde souvent, est autant le terrain d’une absolution que d’un échappatoire. Tout en douceur, il construit des monstres ordinaires à travers des personnages immédiatement touchants dans leurs failles. Pas sexys pour un sou, sous leur carapace difforme ils cachent un besoin d’affection, voire même d’amour, qui semble plus fort que tout. Et pourtant ils ont commis l’irréparable comme on l’apprend au fil des bobines, et Batalla en el cielo devient toujours un peu plus le récit de ce fardeau. Comment s’en sortir, comment se pardonner, comment vivre avec un tel poids sur la conscience, ce sont là tous les enjeux. S’il choisit l’angle de la poésie, de la contemplation parfois extrême, c’est pour proposer un équilibre avec la noirceur de son propos. Et si tout mène à une libération de l’âme, l’amour triomphal étant porté aux nues, littéralement, Batalla en el cielo n’en reste pas moins un film plutôt glauque derrière la beauté sidérante de ses images. Ce Mexique là semble perdu, et on doute qu’une procession, aussi humiliante te douloureuse soit-elle, puisse y changer quelque chose.

Là où Batalla en el cielo gagne un intérêt certain, c’est bien dans son rapport au sexe. Le trio physique (et amoureux) qu’il construit est tout entier bâti sur le sexe, comme garde-fou, comme outil de protection et de pouvoir. Cela donne lieu à des scènes magnifiques. L’introduction bien sur, sans jeu de mots douteux, et la conclusion tout aussi belle et libératrice, mais également deux scènes centrales du film, deux scènes d’amour qui se font écho l’une à l’autre. Tiraillé entre deux femmes, Marcos baise Ana, son fantasme, mais fait l’amour à sa femme. Ces deux séquences sont symptomatiques du discours de Carlos Reygadas. Quand il filme les ébats avec sa femme, qui n’est pas nommée, il le fait avec tendresse comme si l’union était un moment d’abandon et de protection du monde extérieur. Avec Ana tout est beaucoup plus de l’ordre de l’irréel, avec des plans toujours symétriques, construits suivant une géométrie précise, ce qui donne des scènes à la beauté clinique. Avec Ana il s’agit de rapports de force, d’un sexe qui sert à canaliser les pulsions, il s’agit également d’une illustration par la chair de la lutte des classes : elle est une fille bourgeoise blanche qui se prostitue, il est en bas de l’échelle sociale et de couleur. C’est d’une beauté à couper le souffle, souvent. Mais c’est également parfois parfaitement abscons et un brin racoleur. Mais la limite, en plus d’acteurs certes beaux, y compris dans leur laideur, se situe plus dans une symbolique extrêmement lourdingue. Les figures christiques se multiplient dans le cadre, à travers les personnages et/ou le décor, la caméra s’attarde sur des toiles religieuses, on a compris qu’il s’agissait d’un chemin de croix et Reygadas en remet toujours une couche. Le procédé est lourdingue à force de symboliques et de répétitions, et les emprunts à Tarkovski, même si moins visibles, sont toujours bien présents. Certes le cheval n’est plus mort, mais il est toujours là et sa présence n’est pas forcément justifiée dans le schéma du film. Reste que la grâce de la mise en scène emporte souvent tout sur son passage, faisant de Batalla en el cielo un objet de cinéma dont la beauté des plans bouleverse seule, mais qui gagnerait à plus de sobriété dans son utilisation des symboles mystiques.

FICHE FILM
 
Synopsis

Marcos, chauffeur d’un général, et sa femme ont kidnappé un enfant qui meurt accidentellement. Dans un autre monde, Ana, la fille de son patron, se prostitue par plaisir. Hanté par sa conscience, Marcos se confesse à elle, à la recherche de réconfort. Finalement, sa quête de rédemption le conduit à suivre un pèlerinage en l’honneur de Notre Dame de Guadalupe.