Baraka (Ron Fricke, 1992)

de le 07/09/2012
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Etrange Festival 2012 : Focus Ron Fricke

A la fois poème élégiaque et conte philosophique, Baraka fait de son étourdissante beauté plastique un réceptacle pour un documentaire puzzle. Une œuvre rare où la tricherie du montage sert de collage sidérant pour raconter une histoire de l’humanité.

Ce n’est pas parce qu’il est « non-verbal » qu’un film ne raconte rien. Ce n’est pas parce que les péripéties classiques ne surviennent jamais qu’il ne se passe rien. Ron Fricke, chef opérateur surdoué, créa avec Baraka une sorte de pont entre le cinéma expérimental contemplatif et un cinéma plus conventionnel. Ce n’est pas pour rien que George Lucas fit appel à ses services pour quelques plans de Star Wars épisode III. Baraka peut même être considéré comme un grand film sur la foi en le cinéma. D’ailleurs, il s’ouvre sur toute une série de plans de croyants. De tous horizons, leur ferveur religieuse dépasse le type de divinité célébrée. Juifs, bouddhistes, animistes, tous, au fil des plans, construisent une seule et même puissance introspective. Baraka parle avant tout de foi : celle en l’Homme, en la nature, en la beauté du quotidien. Le silence est d’or, pas la moindre parole ne sera échangée. Tout juste a-t-on droit au rituel Kecak où le geste et la coordination des chants rappellent le ballet et l’opéra. D’ailleurs, plus qu’un rituel, c’est une histoire de chasse au démon que racontent ces habitants de Java. Si leurs chants nous demeurent incompréhensibles, la puissance crescendo de la traque ne peut échapper à la caméra de Fricke qui fait de cette tradition hindouiste un spectacle merveilleux.

Filmé avec une caméra bricolée pour le 70 mm, Baraka provoque une sidération constante, où l’emballement ressenti fonctionne grâce à l’envoutement de la beauté du monde. Entre ralentis révélant d’un fétichisme évident pour la suspension du temps et des images accélérées dès qu’il s’agit de montrer la masse qui grouille, le long-métrage, sorti en 1992, sert clairement de film matrice. S’il se nourrit des grandes œuvres expérimentales dans son absence de narration, s’il puise aussi dans les vieux documentaires où le découpage fait office de faiseur d’histoire, son esthétique est encore un modèle pour tous les reportages sur la nature qui pullulent sur National Geographic ou Arte. Ainsi, toute la partie centrale du film se préoccupe de l’Homme dans son environnement moderne. Privilégiant les mégalopoles nippones et la grande pomme New-yorkaise, Fricke joue sur le vertige des échelles de plan. La masse de piétons de Tokyo se voit raccordée aux poussins triés dans les batteries d’élevages. L’impersonnalité domine. Le groupe devient une puissance fascinante et désespérante. Après le calme et la volupté des paysages de la première partie, le bouillonnement de nos sociétés passe pour une hystérie destructrice. Pour autant, Baraka n’oublie jamais les visages, et c’est en cela qu’il est grand. Là où bon nombre de documentaires se fourvoient en voix off laconique et moralisatrice, celui-ci laisse les images parler d’elles-mêmes. Tout juste sont-elles soutenues par les musiques enivrantes de Michael Stearn ou Dead Can Dance. La variation entre le beau et le pénible offre une variation de sensations sans lassitude durant ses quatre-vingt-dix minutes.

Là encore, le raccord, élément central du cinéma, dévoile les facettes les plus subtiles de ce voyage au cœur de l’immensité. André Bazin disait bien que c’est parce qu’il y a montage dans le documentaire qu’il y a tricherie. Conséquence : ils ne montraient pas le réel. Or, Baraka explore au-delà du réel. Il le dépasse en voyageant autour du monde, en associant des images qui ne pourraient se croiser sur un même lieu géographique. L’histoire racontée n’est pour autant pas une fiction. Un exemple montre la richesse de cette malice. Dans la forêt amazonienne, une tronçonneuse abat un arbre qui s’écroule violemment. Un raccord, qu’on pourrait penser à 180°, dévoile le regard frontal d’un indien, dont on ne sait s’il est songeur ou terrifié par la destruction. Le montage associe ces deux plans qui pourtant ne se répondent pas dans la réalité. Fricke l’utilise comme une invitation au voyage initiatique. Plus glacial encore, il passe des fourneaux industriels, où des travailleurs suent sang et eau, pour basculer en un cut sur les fours crématoires des camps d’Auschwitz. La duperie est double. Ces fours ne furent pas ceux utilisés à l’époque (ce sont des reconstitutions) et Fricke nous fait coïncider four de la métallurgie et fours assassins. L’effroi de la capacité de destruction humaine n’en est que plus pesant. Le réalisateur accumule les plans de montagnes, de cieux ou de villes mais aussi les portraits et les restes de victimes génocidaires (en Europe et au Cambodge) pour les réunir sur un même plan de souvenir. Baraka, c’est cet immense puzzle dont le terrain de jeu serait la Terre. Ce qu’on a coutume d’appeler le découpage est en fait ici un collage, malicieux, calculé et en même temps très libre d’interprétation. Les dernières images offrent une contemplation des cieux, au moment où les humains sont retournés à leur méditation.

FICHE FILM
 
Réalisateur
Date De Sortie
Directeur Photo
Compositeur
Distributeur
Nationalité
Synopsis

Dans un ancien temps, le mot baraka signifiait " le souffle de vie ". Au panthéon du cinéma, BARAKA est un chef-d'oeuvre acclamé par la critique et une pièce unique pour le public. Filmé en 70 mm dans 24 pays sur six continents, partez pour un voyage d'une beauté à couper le souffle. Explorez le monde, découvrez les hommes et la civilisation moderne comme vous ne l'avez jamais fait auparavant.