Balada Triste (Álex de la Iglesia, 2010)

de le 09/06/2011
 
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Est-ce qu’on a un instant pensé avoir perdu le génie d’Álex de la Iglesia? Avouons que cela nous avait effleuré l’esprit, car il faut bien dire que Crimes à Oxford, s’il n’était pas honteux (si tous les thrillers anglo-saxons étaient à ce niveau…), nous avait sacrément déçus. L’expérience en langue anglaise pour un des réalisateurs espagnols les plus passionnants ne fut pas concluante, soit. Avec Balada Triste, film bardé de récompenses à peu près partout où il a été présenté, des plus confidentiels aux plus prestigieux festivals de par le monde, la honte nous envahit presque d’avoir pu douter un jour du maître. Celui que tout cinéphile un brin curieux a pu suivre depuis l’extravagant Action Mutante, il y a maintenant bien longtemps, jusqu’à ce Crime Farpait qui comblait enfin la critique, en passant par des bombes telles que Morts de rire ou Le Jour de la bête, vient de signer son chef d’oeuvre. À vrai dire, pour quiconque n’a jamais réussi à accepter son style foutraque, ses excès graphiques, son goût prononcé pour l’humour noir et le sang, son talent pour le bricolage filmique qui en fait un éternel savant fou du 7ème art, Balada Triste apportera encore un peu d’eau à leur moulin. Balada Triste c’est du pur Álex de la Iglesia, un concentré même, tout ce qu’il peut faire de mieux ou de pire dans un film-somme extraordinaire. Autant dire que pour les amateurs du cinéaste, qui il y a quelques mois à poussé un déchirant cri d’amour et de désespoir au cinéma en quittant son poste de directeur de l’académie en Espagne, ce sont deux heures de bonheur, et rien d’autre.

Est-ce une farce? Les rires enfantins accompagnant l’ouverture peuvent créer le doute. Mais à la première image, il paraît évident que Álex de la Iglesia, s’il traite de clowns, n’a pas forcément envie de rire. On peut chercher des symboles dans son cinéma, depuis ses débuts. Un côté frondeur qui se plait à parcourir le cinéma de genre pour parler de son pays et de tout ce qui n’y tourne pas rond, c’est vrai. Un amour pour les freaks également, les laissés pour compte, les monstres, une passion qui le rapproche d’un autre génie pratiquant la langue de Cervantes, Guillermo Del Toro. Et enfin, un amour pur pour le cinéma. Pour bien s’en rendre compte, au-delà des citations de pépites obscures qui parcourent son oeuvre, il faut se souvenir de 800 Balles et sa réappropriation des décors légendaires de certains des plus beaux westerns de l’histoire du cinéma, mais en mode contemporain. Álex de la Iglesia aime tout cela, passionnément, et Balada Triste a des airs de déclaration d’amour, entre autres choses. Rarement il aura été aussi ambitieux dans ses thèmes abordés et dans son récit. Et à travers son conte moderne et violent, souvent très cruel, il s’attaque de front au plus gros traumatisme du peuple espagnol dont la plaie est loin d’être refermée, Franco. On les entend déjà les détracteurs, toujours armés des mêmes idées et visant une métaphore qui leur paraît lourde. Et non, Álex de la Iglesia ne fait pas dans le film historique sobre, il fait dans le cinéma de genre à tendance outrancière, son moyen d’expression, le seul qui permet de tout faire passer sans se donner des airs de donneur de leçon moralisateur. Il prend parti, clairement et heureusement, mais choisit de dénoncer le franquisme par la fable, comme le font ou l’ont fait d’autres grands avant lui à propos d’autres régimes. Là encore, même si les univers et styles diffèrent, on pense à Guillermo Del Toro ou Tim Burton. Avec Balada Triste, Álex de la Iglesia tente de conter l’histoire de son pays à travers une de ses périodes les plus sombres, et prend ce pari dingue de l’illustrer par un trio amoureux au sein d’un cirque. Invoquant autant Edward aux mains d’argent que Frankenstein, Freaks, la monstrueuse parade ou La Caravane de l’étrange, Balada Triste se veut et s’affirme comme une oeuvre somme aux multiples pistes de lecture.

Dans son ouverture magistrale, de la Iglesia s’impose en formaliste de génie, trouvant dans ce pur extrait de film de guerre fou un exercice de style fascinant. Il faut voir se clown foncer machette à la main ou ce lion apparaître dans l’ombre derrière un enfant pour saisir la notion de grand cinéma chez l’espagnol. Une fois l’introduction aux tons désaturés, presque monochrome, passée, le réalisateur joue la rupture et revient à son style à lui, bordélique. Il faut l’avouer, ça part dans tous vrai les sens, au moins en apparence. de la Iglesia va de rupture de ton en mélange des genres, de la comédie noire au fantastique, en passant par de l’horreur ou du social à tendance torture. Balada Triste s’impose comme une oeuvre de cinéma tellement riche qu’elle peut très bien paraître indigeste pour quiconque refuse l’effort de l’accepter et la comprendre. Et il est que le réalisateur ratisse large, osant autant le romantisme enfantin que le pur survival, ou des séquences d’humiliation nous rappelant au bon souvenir d’un Pasolini qui avait tout compris. Mais tout passe par le spectre du cinéma de genre(s), donnant au film un aspect patchwork qui peut rebuter, on le comprend.

Toutefois, ça passe, comme par magie. Simplement car Álex de la Iglesia maîtrise les outils cinématographiques à la perfection, tout en gardant dans son cinéma un vernis volontairement brut ou peu sophistiqué. Cela se traduit par exemple des des effets numériques ridicules si pris à part (l’attentat par exemple) ou un certain côté théâtral dans le jeu des acteurs, surjouant souvent. Qu’importe, c’est ici qu’on reconnaît de la Iglesia. Quand il fait un film à l’air plus sérieux ou propre, ça ne fonctionne plus, alors on ne l’en blâmera pas, surtout quand il atteint un tel niveau. Aussi drôle que Morts de rire ou Nos chers voisins, aussi barré que Perdita Durango, Balada Triste est bien une synthèse de tout ce qu’il y a de plus beau et de plus fou dans toute l’oeuvre de Álex de la Iglesia. Porté par un trio d’acteurs magnifiques et une mise en scène qui regorge de trésors d’inventivité (la séquence finale contient à elle seule des dizaines d’idées brillantes), Balada Triste est un film rare, généreux, mais surtout intègre, l’oeuvre d’un cinéaste qui embrasse son cinéma. Et puis, entre nous, réussir à porter les larmes au bord des yeux d’un spectateur en suivant les pas perdus d’un clown triste mutilé sur la version espagnole de « je l’aime à mourir » de Francis Cabrel, si ce n’est pas du génie pur…

Balada Triste, en plus d’un accomplissement thématique et visuel dans l’oeuvre de Alex de la Iglesia, est un très grand film. Drôle, émouvant, cruel, bourré de symboles et abordant de front l’histoire de l’Espagne, c’est une oeuvre brillante et sincère, portée par le talent et la folie d’un artiste pas comme les autres qui a encore beaucoup de choses à dire. C’est accessoirement le plus beau film de monstres vus depuis bien longtemps au cinéma, et une merveille de cinéma no limit, jusque dans le mauvais goût. Sublime, poétique, lyrique et bouleversant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans l’enceinte d’un cirque, les singes crient sauvagement dans leur cage tandis qu’à l’extérieur, les hommes s’entretuent sur la piste d’un tout autre cirque : la guerre civile espagnole. Recruté de force par l’armée républicaine, le clown Auguste se retrouve, dans son costume de scène, au milieu d’une bataille où il finira par perpétrer un massacre à coup de machette au sein du camp national. Quelques années plus tard, sous la dictature de Franco, Javier, le fils du clown milicien, se trouve du travail en tant que clown triste dans un cirque où il va rencontrer un invraisemblable panel de personnages marginaux, comme l’homme canon, le dompteur d’éléphants, un couple en crise, dresseurs de chiens mais surtout un autre clown : un clown brutal, rongé par la haine et le désespoir, Sergio. Les deux clowns vont alors s’affronter sans limite pour l’amour d’une acrobate, la plus belle et la plus cruelle femme du cirque : Natalia.