Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans (Werner Herzog, 2009)

de le 23/02/2010
 
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Les remakes sont à la mode, le fléau touche à peu près tous les genres de films, des plus sombres nanars aux chefs d’œuvres intemporels, avec plus ou moins de réussites à l’arrivée, la tendance générale étant à l’inutilité de la chose. Et puis parfois on tombe sur un remake totalement improbable. L’idée même de refaire le Bad Lieutenant de Ferrara relève de l’outrage, qu’il soit produit par Millennium Films rend la chose carrément effrayante (à part John Rambo on leur doit une belle séries de bouses de troisième zone). Mais là où ça devient curieux et tellement farfelu qu’il serait dommage de passer à côté, c’est dans l’association Herzog/Cage. Association de deux personnages qui n’avaient à priori aucune raison de travailler ensemble un jour tant ils semblent à l’exact opposé l’un de l’autre. Mais à y regarder de plus près, le premier tente depuis quelques temps un retour au cinéma de fiction qu’il avait quasiment abandonné depuis la fin des années 80 (et la mort de son acteur fétiche Klaus Kinski, après avoir livré quelques uns des plus grands films du cinéma européen), et le second a vu sa carrière s’embourber dans des rôles ridicules depuis bien trop longtemps alors qu’il avait montré toute l’étendue de son talent chez les Coen, Woo, Coppola, Lynch et autres. Et ce Bad Lieutenant a tout de la rencontre aussi curieuse que finalement nécessaire. Pas vraiment un remake, on se retrouve face à un film déstabilisant, flirtant volontiers avec le nanar ou la parodie, mais aussi avec une forme de cinéma complètement « autre » et fascinant.

Les points communs avec le film de Ferrara se résument à trois choses: le titre, la pute et le fait que le lieutenant en question est un junkie (drogue et jeu), le reste n’a absolument rien à voir même si on a parfois l’impression de retrouver quelques lieux utilisés différemment dans l’original, comme le bus ou la gare. Alors que le ton général du Bad Lieutenant de 1992 était d’une noirceur dépressive, celui de 2009 la joue beaucoup plus légèrement, et on peut aisément comprendre la peine qu’a ressenti Abel Ferrara devant ces images. Le premier film nous contait une terrible descente aux enfers d’un flic sur le chemin de la rédemption, vision extrême et intelligente de cette notion religieuse. Et il prenait une dimension carrément universelle en faisant du lieutenant (incarné par Harvey Keitel) un personnage sans nom, un pur symbole de déchéance. Alors qu’ici le lieutenant porte un nom et le message religieux est aux abonnés absents. Une descente aux enfers dans la Nouvelle-Orléans post-Katrina? Pas vraiment non plus, l’ambiance générale est plus à l’exercice de style et au délire.

On pouvait s’y attendre en fait, car à bien y réfléchir c’est la rencontre entre un réalisateur fou furieux et un acteur qui l’est tout autant. Et cette alliance pourtant improbable ne pouvait qu’aboutir sur un film différent de tout ce qu’on connait. Herzog s’amuse comme un fou avec les codes du polar US, les ridiculise à la moindre occasion, passe d’une scène pleine de tension montante à un grand moment de déconne sans le moindre remord. Bad Lieutenant est une perversion totale du genre, et s’il y a bien un point sur lequel il peut emporter l’adhésion c’est celui-ci. Le réalisateur nous a pondu un film magnifiquement mal élevé comme personne n’aurait osé le faire, car il en faut une sacrée paire (ou alors il faut une case en moins) pour jouer avec un mythe aussi récent et aussi puissant. Mais Herzog s’en balance et profite de ce projet à l’origine impersonnel (sans doute pour pouvoir rassembler le budget du suivant) pour en faire une œuvre totalement décalée et irrévérencieuse. Et en cela il est aidé par un Nicolas Cage qu’on avait pas vu à ce niveau depuis très longtemps!

Il ne fait aucun doute que les indications du réalisateur ont été du genre « lâche toi, fais ce que tu veux, tu as carte blanche! » quand on voit à quel point l’acteur est en roue libre. Et il nous rappelle que le Nicolas Cage qu’on aime ce n’est pas celui qui joue sérieusement, ou celui qui collectionne les perruques ridicules. Non, celui qu’on aime c’est celui qui en fait des tonnes et qui parait incontrôlable, qui ouvre enfin les yeux en grand pour laisser éclater son regard de psychopathe! Et là c’est tout à fait ça, Cage trouve avec Herzog comme un détonateur et ça fait des étincelles, un vrai festival de Nick Cage qui part dans tous les sens et joue au funambule sans filet. Très franchement c’est un plaisir de le retrouver, et même s’il risque d’en agacer plus d’un par un surjeu permanent (grimaces, tics, posture) il assure bien comme il faut et éclipse tous les seconds rôles de prestige (Eva Mendes en pute, Val Kilmer bien bouffi qui nous fait 2 apparitions, Brad Dourif, un Xzibit surprenant ou l’excellent Michael Shannon). Mais il n’est pas le seul car la saine émulation fonctionne dans les deux sens, et Herzog se lâche également et expérimente dans tous les sens pour nous déstabiliser. Dès lors, vu le ton général qui tend vers le second degré tout en nous montrant une plongée vers la déchéance d’un personnage antipathique au possible, plus rien n’étonne.

Que Cage se tape un fou rire nerveux à chaque fois qu’il prononce « G » même dans les situations les plus tendues, qu’il violente une vieille dame sous assistance respiratoire, qu’il se fasse masturber par une fille devant les yeux de son boyfriend, tous les excès sont permis et l’escalade va très loin. Des scènes entières du point de vue d’un iguane, du blues dans des scènes noires ou hardcore, un gunfight au ralenti avec une âme qui se met à danser, et pied de nez ultime, un final en forme de majeur tendu bien haut. Mais malheureusement le festival des réjouissances se voit entaché de gros défauts. A peu près chaque séquence prise seule fonctionne à 100% mais l’ensemble relève plus du gloubi-boulga cinématographique que du véritable film. Le trop est l’ennemi du bien et là c’est too much, ça en devient écœurant. A vouloir trop en faire pour révolutionner le film noir à sa façon, Werner Herzog livre une œuvre étrange où se côtoient le génie pur et le n’importe quoi à tendance nanar, et c’est souvent le second qui l’emporte.

FICHE FILM
 
Synopsis

Terence McDonagh est inspecteur dans la police criminelle de la Nouvelle-Orléans. En sauvant un détenu de la noyade pendant l'ouragan Katrina, il s'est blessé au dos. Désormais, pour ne pas trop souffrir, il prend des médicaments puissants, souvent, trop souvent... Déterminé à faire son travail du mieux qu'il peut, il doit faire face à une criminalité qui envahit toutes les vies, même la sienne. Sa compagne, dont il est éperdument amoureux, est une prostituée. Pour la protéger, Terence est obligé de prendre des risques. Parce qu'il est sur les traces d'un gros dealer, sa vie est en jeu. Parce qu'il doit enquêter sur l'assassinat d'une famille d'immigrants africains, il doit mener une enquête impossible. En quelques heures, tous les enjeux de sa carrière et de sa vie vont se combiner pour devenir sa pire épreuve. S'il s'en sort, Terence saura enfin qui il est vraiment...