Au Fond des bois (Benoît Jacquot, 2010)

de le 09/10/2010
 
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Dérangeant, furieusement érotique, passionné, Au Fond des Bois de Benoît Jacquot est un film fascinant. Mais c’est un film avant tout déroutant car il remet véritablement en cause notre perception de l’attraction amoureuse. Par l’errance de ce couple improbable qui s’aime autant qu’il se hait, il livre un portrait incroyablement lucide du fondement des relations humaines mais tellement peu habituel et à mille lieues des conventions qu’il est presque difficile d’y adhérer. Mais son pouvoir de séduction est immense, qu’on l’aime ou pas, car sans le montrer ouvertement, derrière le vernis des images, il touche à quelque chose d’essentiel.

Qui aurait cru il y a 55 ans que l’assistant sur Angélique et le Roy deviendrait un réalisateur dont chaque nouveau film serait un évènement? Et pourtant, 18 longs métrages de cinéma plus tard, Benoît Jacquot en est là, avec le statut d’artiste majeur. Et un an seulement après Villa Amalia, salué quasi-unanimement, il revient avec l’énigmatique Au Fond des Bois. Une affiche minimaliste (et un peu moche), le retour de sa jeune actrice fétiche (et un peu moche) Isild Le Besco, rien ne préparait à ce petit séisme cinématographique que représente le dernier bébé de Benoît Jacquot. Car Au Fond des Bois est une expérience totale, dérangeante, devant laquelle on ne peut qu’abdiquer, peu importe la force avec laquelle on résiste. Comme par magie l’actrice principale devient sublime, le ton au départ austère devient envoûtant, bref le pouvoir de séduction du film s’affirme comme imparable. Pourtant on en sort perturbé. Est-ce qu’on a aimé ou détesté? Question délicate mais il est clair que Benoît Jacquot nous touche au plus juste et nous provoque. Et ce pour une simple raison, il ébranle en moins de deux heures nos certitudes établies sur l’attirance amoureuse. Complètement dingue! On en ressort perturbé mais fasciné, le cerveau rempli de questions sans réponses mais avec la sensation d’avoir vécu un moment de cinéma assez unique.

Car il faut avouer que ça part assez mal. La toute première partie peine à décoller car on ne voit pas où cela va nous mener. Tant mieux au final, mais cela pose un léger problème au démarrage. Mais la séduction opère relativement vite tout de même, on ne la sent pas arriver et pourtant on se retrouve fasciné par ces jeux d’attraction/répulsion sadiques et dangereux, incompréhensibles et si logiques à la fois. L’arrivée de ce vagabond dans cette famille en apparence aussi tranquille qu’étrange fait tout voler en éclats. Immédiatement il impose une présence dérangeante, mystérieuse, fantastique. Un être presque surnaturel qui, malgré son physique repoussant de type errant dégueulasse, fait converger tous les regards vers lui. Et s’il embobine tout le monde avec son tour de magie truqué au magnétisme, c’est bien son magnétisme à lui qui s’impose peu à peu et assomme le personnage le plus faible, Joséphine. À l’image on sent immédiatement ce lien invisible qui se tisse entre le futur couple en fuite, comme un coup de foudre violent qu’elle cherche à repousser à tout prix.

Qu’on ne se leurre pas. malgré le titre et une longue partie du film se déroulant en forêt, la nature « végétale » au sens large n’est pas au centre du film. Au Fond des Bois se concentre essentiellement sur cette relation entre Joséphine et Timothée, l’homme des bois. Est-elle véritablement séduite ou est-elle forcée à le suivre? Tout est dans cette question et Benoît Jacquot n’a de cesse de brouiller les pistes. Il y a bien la présence d’une forme d’hypnose surpuissante mais il est clair que tout ne se joue pas par la manipulation de l’esprit. Joséphine est envoûtée oui, mais il parait clair qu’elle tombe amoureuse d’une certaine façon. Le trouble nous envahit autant qu’elle. Elle suit Timothée qui l’entraîne dans un road-trip sauvage mais jamais on n’a la certitude de son attirance ou au contraire de son calvaire. Au Fond des Bois développe cette étrangeté qui dérange irrémédiablement car elle brise tout. Autant Joséphine semble brutalisée parfois, autant leurs nombreuses étreintes passionnées et presque animales paraissent bien réelles et consenties. Serait-ce ça l’amour? Une forme de soumission, d’abandon et de trahison tout en étant de la passion, de la fascination et de l’attirance? Bizarrement le message passe extrêmement bien et on prend un plaisir sadique à se perdre dans les volutes de cette escapade aussi érotique que malsaine car elle illustre des démons interdits.

Benoît Jacquot construit son film merveilleusement. Peu à peu il fait d’un ensemble repoussant une oeuvre dont on a du mal à sortir tant elle passionne. Structuré en deux parties assez distinctes, la première sous forme de fuite faisant la part belle aux grand espaces et aux décors forestiers, la seconde étant plus axée sur les suites de la fugue/enlèvement, des intérieurs de maisons ou salles de procès, Au Fond des Bois prend vie grâce à la faculté du réalisateur à adapter sa mise en scène à l’évolution de son couple principal. Rien de très identifiable ou impressionnant mais il touche juste. Il étire ses plans, s’attarde sur les visages et regards, il en résulte une expérience bouleversante pour les sens car étourdissante. Il parvient à créer un malaise qui va crescendo mais qui surtout s’avère durable, comme si une fois la conclusion arrivée on ne savait plus si ce qui s’est passé est bien vrai ou non. Car Benoît Jacquot se plait à flirter avec le fantastique qu’il saupoudre à petites doses. Mais il doit énormément à son duo d’acteurs. Isild Le Besco et Nahuel Perez Biscayart sont exceptionnels dans leurs rôles car insaisissables, impossibles à définir de façon cartésienne précise. Tous deux imposent leur présence énigmatique et magnétique, leur regard tantôt vide tantôt terrifiant d’intensité, deux très grandes prestations d’acteurs.

Crédits photos : @ Les Films du Losange
FICHE FILM
 
Synopsis

En 1865, au sud de la France, une jeune villageoise quitte la maison paternelle pour suivre un vagabond dans les bois. De gré ou de force ?