Arrietty, le petit monde des chapardeurs (Hiromasa Yonebayashi, 2010)

de le 29/12/2010
 
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Chaque nouveau film en provenance du Studio Ghibli est un évènement, c’est un fait. Celui-ci peut-être encore plus que les autres puisqu’il s’agit ouvertement de leur premier film destiné au marché international avec la présence des co-producteurs Disney et Wild Bunch. Arrietty, le petit monde des chapardeurs a fait un carton au box-office japonais, trustant la première place pendant de nombreuses semaines, dans la grande tradition du studio. Il entame sa tournée mondiale presque 6 mois plus tard, en commençant par la France. Au départ il y a une série de nouvelles intitulée The Borrowers par Mary Norton, avant la série de dessins animés assez proche Les Minipouss et une première adaptation avec John Goodman, Le Petit monde des Borrowers que tout le monde a heureusement oublié. Le grand Hayao Miyazaki en signe ici la nouvelle adaptation, laissant le soin de la réaliser à Hiromasa Yonebayashi, collaborateur de longue date et animateur principal sur Le Château ambulant et Ponyo sur la falaise. Un souffle de fraîcheur chez Ghibli tout en s’assurant d’une certaine continuité, c’est la recette de leur succès depuis le début. Cette fois, l’ambition est grande : passer d’un véritable conte pour enfants (Ponyo) à un film d’animation bien plus orienté vers les adultes, sans doute plus que tous les films de Miyazaki. En cela Arrietty, tout en restant dans une certaine idée de cinéma du studio, marche plus dans les traces de l’oeuvre d’Isao Takahata que d’Hayao Miyazaki, car Arrietty est un nouveau conte, mais qui transpire la noirceur et le pessimisme par tous les pores. Une véritable surprise!

Surprise car à la promesse d’une aventure sous forme de choc brutal entre le minuscule et le gigantesque se substitue tout ce qui ressemble à un puissant drame. Familial, social, prenant la forme d’une quête initiatique, mais un drame quand même. De là à dire qu’on ressort de la vision d’Arrietty avec le coeur gros il n’y a qu’un pas car Miyazaki a laissé éclater dans son brillant récit tout ce qu’il gardait quelque peu caché depuis ses débuts. Certes il y a toujours eu un côté obscur chez l’artiste, une part de noirceur qui s’exprimait dans son discours écologique au pessimisme évident ou dans des personnages pouvant terroriser les plus jeunes, mais avouons qu’il atteint là un niveau inattendu. Tout simplement car cette noirceur n’est pas toujours contrebalancée par la poésie et la fantaisie. Dans Arrietty, l’aventure de cette jeune fille miniature arpentant le monde des humains n’est qu’accessoire et vient simplement remplir un cahier des charges imposé. En réalité il s’agit de la rencontre entre un garçon humain atteint d’une très grave maladie et d’une fille dont l’espèce est sur la voie de l’extinction. Il y a eu thématiques plus heureuses chez Ghibli.

Et si par bien des éléments on a parfois l’impression d’assister à un heureux (pour la qualité, pas pour le ton) mélange entre Mon voisin Totoro et Kiki la petite sorcière, Arrietty, le petit monde des chapardeurs trouvent vite son identité propre en s’inscrivant dans une nouvelle vague au sein même de l’oeuvre du studio. Bien entendu on est chez Miyazaki, on retrouve donc un discours écologiste appuyé avec au centre les espèces en voie de disparition, sous la métaphore des humains miniatures. Mais Arrietty va un peu plus loin avec une approche inédite. En effet on peut très bien y voir un propos bien plus centré sur l’être humain justement. La traque des chapardeurs, la volonté de la vieille tante de les exterminer, leur image de voleurs, leur exil… ça ne vous rappelle rien? Arrietty aborde l’homme en tant que prédateur pour l’homme, quand habituellement chez Ghibli l’homme menace la nature au sens plus large. On est finalement devant un film bien plus proche de Pompoko que des oeuvres de Miyazaki, et donc plus proche du cinéma de Takahata. Arrietty est un long métrage parcouru d’un souffle nostalgique, celui d’une communauté qui s’éteint (on pense à l’exode des elfes dans le Seigneur des anneaux), et qui préfère de loin le registre intimiste plutôt que l’aventure, l’action ou la fantaisie. Pour toutes ces raisons, Hiromasa Yonebayashi réalise pour son premier dessin animé au sein d’une studio, une oeuvre bien plus adulte que le pitch ne le laissait penser.

On l’aura compris, en confrontant le micro et le macro, Hayao Miyazaki et Hiromasa Yonebayashi ont trouvé un sujet grave maquillé en aventure enfantine. Elle est ici la toute puissance du studio Ghibli dans le monde de l’animation, celle qui fait qu’il n’y a bien que Pixar dans leurs meilleurs moments qui peuvent espérer les concurrencer. Se reposer sur des bases graphiques solides, les plus belles de l’animation traditionnelle moderne qui transcendent encore une fois les sublimes décors, pour proposer un spectacle infiniment plus intelligent et profond que tous les autres. Hiromasa Yonebayashi passe le test d’entrée dans la bande haut-la-main, de façon bien plus convaincante que le fils Miyazaki sur les Contes de Terremer, tout en imposant une petite révolution dans le ton. Cette évolution va jusque dans la partition musicale. En effet, cette fois l’immense Joe Hisaishi n’est pas de l’aventure et cède sa place à la bretonne Cécile Corbel qui apporte à Arrietty des accents celtes qui ponctuent un peu plus le côté mélancolique du film, tout en lui donnant une forme de portée légendaire. Et le plus fort dans tout ça c’est que malgré la gravité de l’ensemble on en ressort plein d’espoir… bravo les artistes!

[box_light]Plus proche dans l’esprit de Pompoko d’Isao Takahata que de Mon voisin Totoro ou Kiki la petite sorcière auxquels on pense immédiatement, Arrietty, le petit monde des chapardeurs représente une petite révolution au sein du studio Ghibli. Révolution en douceur, sous l’oeil bienveillant d’Hayao Miyazaki qui écrit le scénario et impose ses thèmes chéris de l’écologie à la tolérance. Mais révolution tout de même en créant un spectacle aux antipodes des canons en vigueur dans l’animation, y compris au sein du studio. Une aventure intimiste, des sujets abordés pour la plupart très graves, un pessimisme ambiant surprenant. Mais pour son premier effort chez Ghibli, le jeune Hiromasa Yonebayashi traite l’ensemble avec suffisamment de subtilité pour ne pas tomber dans la noirceur absolue et le traumatisme. Arrietty est un Ghibli grand cru qui risque de déstabiliser le public. C’est la preuve d’un studio en pleine forme, capable de prendre des risques tout en gardant ses bases inébranlables.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Dans la banlieue de Tokyo, sous le plancher d’une vieille maison perdue au cœur d’un immense jardin, la minuscule Arrietty vit en secret avec sa famille. Ce sont des Chapardeurs. Arrietty connaît les règles : on n’emprunte que ce dont on a besoin, en tellement petite quantité que les habitants de la maison ne s’en aperçoivent pas. Plus important encore, on se méfie du chat, des rats, et interdiction absolue d’être vus par les humains sous peine d’être obligés de déménager et de perdre cet univers miniature fascinant fait d’objets détournés. Arrietty sait tout cela. Pourtant, lorsqu’un jeune garçon, Sho, arrive à la maison pour se reposer avant une grave opération, elle sent que tout sera différent. Entre la jeune fille et celui qu’elle voit comme un géant, commence une aventure et une amitié que personne ne pourra oublier…