Arirang (Kim Ki-duk, 2011)

de le 25/05/2011
 
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On était sans nouvelles de Kim Ki-duk depuis Dream sorti en 2008. Silence radio de la part de l’enfant chéri puis désavoué de la critique internationale qui avait jusque là signé 15 films en 12 ans, soit une moyenne assez proche de celle de Takashi Miike. Peu d’informations ont filtré jusqu’en France, si ce n’est la supposition d’une dépression suite à divers problèmes, dont l’accueil féroce de ses films depuis L’Arc. C’est donc avec la plus grande des curiosités que tout le monde s’est rendu à la projection d’Arirang, présenté dans la catégorie Un Certain Regard du dernier Festival de Cannes, le grand retour de Kim Ki-duk, le poète subversif! Et le fait est qu’on pouvait s’attendre à tout sauf à ça. Arirang est l’exemple type du film qui peut faire fuir la moitié d’une salle en dix minutes. C’est un objet de cinéma étrange, extrême et fragile, très fragile, une des oeuvres les plus incroyables que le cinéma documentaire ait pu nous proposer. Pendant deux heures, et armé de son Canon 5D Mark II, Kim Ki-duk filme  Kim Ki-duk, le génie tombé de son piédestal. Devant cet objet, faut-il crier au génie ou à l’imposture? Etant données les larmes de l’artiste lors de la présentation de son film, on préférera la première réponse, mais c’est une oeuvre avant tout très trouble, inaccessible, insupportable pour quiconque n’éprouve aucun amour pour ce cinéaste majeur.

Rarement un cinéaste ne s’était autant mis à nu, et aussi profondément. Avec Arirang on dépasse la simple confidence face caméra, Kim Ki-duk entre dans un véritable dialogue avec la caméra et donc le spectateur pour un résultat extrêmement troublant. Sans pudeur on le suit dans sa nouvelle vie d’ermite, dans la tente qu’il s’est installé dans une petite maison assez loin de la civilisation. Et en restant terre à terre, on en apprend plus sur ce qu’il s’est passé pendant ces trois ans. Une pression trop lourde, un drame qui a failli avoir lieu sur le tournage de Dream, la trahison de ses assistants parti jouer les réalisateurs avec ses scénarios, ou tout simplement le poids de la critique et de la société avec laquelle il n’a eu de cesse de régler ses comptes. C’est un homme fatigué à la longue chevelure qu’on suit en train de se faire à manger, déambuler, penser et parler beaucoup. Là où Arirang est un film puissant c’est qu’il nous montre ce qu’est la chute d’une icone. On a de la peine à croire que ce clochard est le même type que ce jeune homme qu’on a toujours vu la tête rasée, l’oeil rieur et la casquette vissée sur la tête, dans tous les festivals du monde. Pourtant c’est bien lui, et on l’écoute avec toute la tendresse du monde, les spectateurs n’éprouvant pas de sympathie pour lui ayant fui la salle depuis bien longtemps. Dans ce dialogue privilégié avec ce génie en berne, on a un aperçu assez net des ravages de la dépression mais pas seulement. En se mettant en scène, il crée une intrigue fantôme, s’invente des apparitions schizophrènes et dépasse alors le cadre du documentaire.

Dans une véritable séance de psychanalyse avec lui-même, il établit une oeuvre qui se pose à la fois que la mise à nue la plus ultime qui soit et le narcissisme poussé à l’extrême. Bercé par la mélodie de la chanson « Arirang » qui rythme cette oeuvre folle faite de répétitions, le documentaire de Kim Ki-duk repousse très loin les limites de l’authenticité quand on le voit fondre en larmes devant la longue séquence de Printemps, été, automne, hiver… et printemps dans laquelle on le voit lui acteur tirer son boulet sur des kilomètres. À ce moment là on ne sait plus si c’est l’homme ou l’acteur qui s’effondre, si tout est joué ou véridique, mais le trouble est bien présent. Un trouble qui va très loin quand on le voit se fabriquer, entre autres inventions (dont une machine à espresso magique), un flingue. L’assassinat symbolique pousse Arirang vers l’expérimental psychanalytique et à vrai dire, si Kim Ki-duk n’avait pas été présent lors de la projection, on se serait posé de sérieuses questions sur son état de santé.

Le choc se fait également par l’image, forcément âpre avec le numérique de l’appareil photo, avec sa photo non travaillée. Quel grand écart après la sophistication de ses films précédents! En tout cas ce bonhomme a souffert pour en arriver à se dévoiler ainsi, c’est certain. On aime ou on déteste, on ne peut pas y rester insensible et il vaut mieux avoir des atomes crochus avec le réalisateur et son œuvre pour ne pas se sentir exclu de l’expérience. Mais au delà de la tristesse ambiante et de la frontière de la folie, il y a cette sensation de voir à l’écran le dernier film de Kim Ki-duk, une œuvre radicale et testamentaire qui crée un évident malaise. N’arrêtez pas le cinéma, s’il vous plait!

[box_light]Film génial ou arnaque totale, il convient de trancher au moment de juger le radical Arirang. L’expérience à laquelle nous convie Kim Ki-duk pour son retour après 3 ans d’exil n’a rien de facile. Elle est même extrêmement douloureuse, par ce qui se déroule à l’écran, sans le moindre charme, mais surtout par ce qui se trame derrière. Ce génie qu’on a tant aimé a perdu la foi en le cinéma, et c’est ce qu’il explique en deux heures déchirantes de sincérité et de mise à nu. On en ressort bouleversé, ou en rage, mais secoué dans tous les cas. Et le jugement critique ne peut être qu’aussi radical que le film.[/box_light]

FICHE FILM
 
Réalisateur
Acteurs
Scénariste
Monteur
Directeur Photo
Nationalité
Synopsis

Arirang est une histoire dans laquelle Kim Ki-duk joue trois rôles. A travers Arirang, je franchis une colline de ma vie. A travers Arirang, j'essaie de comprendre l'Homme, je remercie la nature et j'accepte ma condition actuelle. De nos jours, entre le monde des hommes, où s'entremêlent des désirs, le monde des fantômes, rempli de chagrin et le monde imaginaire, où se cachent nos rêves, nous devenons fous, sans début ni fin. Qu'est-ce que l'affection, de stagner ici et là dans mon coeur et de pourrir ainsi? Pourquoi reste-t-elle au sommet de ma tête pour questionner mes émotions? Pourquoi se cache-t-elle au fond de mon coeur pour éprouver ma compassion? Quand je n'ouvre pas mon coeur à quelqu'un, je deviens une personne mauvaise et je l’oublie, mais quand je lui ouvre mon coeur, je ne peux jamais le laisser partir, comme un lâche. Ô Arirang. Oui. Entretuons-nous cruellement dans notre coeur jusqu'à la mort. Aujourd'hui aussi, en me contrôlant, je me laisse envahir par la rage, en souriant, je tressaille de jalousie, en aimant, je hais, en pardonnant, je tremble avec une envie de tuer. Attendez voir. Je vais me tuer, moi qui me souviens toujours de vous.