Argo (Ben Affleck, 2012)

de le 29/10/2012
 
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Film après film, celui qui fut un acteur si clivant, aussi charmeur par sa nonchalance que détestable par la paresse de son jeu, est en passe de devenir un des tous meilleurs acteurs reconvertis réalisateurs. Avec Argo, s’il ne signe pas encore son chef d’œuvre, il marque une nouvelle évolution significative dans son cinéma empreint autant de la brutalité du nouvel Hollywood que de la précision documentaire des grands cinéastes politiques, le tout agrémenté d’un post-modernisme jamais cynique. Ben Affleck dans les pas de Clint Eastwood : acte 3.

Ben Affleck n’aura jamais eu la carrière d’acteur qu’il méritait. A la vue de quelques fulgurances chez Gus Van Sant, Kevin Smith, Joe Carnahan ou Kevin Macdonald, il parait évident qu’il aurait pu, s’il avait pris les bonnes décisions (par exemple, refuser de tourner dans les pires navets de Michael Bay), devenir un grand acteur. Depuis 5 ans, les choses changent. Après s’être éclipsé derrière la caméra pour Gone Baby Gone, laissant la place à son frère, il s’est mis en scène dans The Town en se donnant un de ses plus beaux rôles et remet le couvert avec Argo. La caution « histoire vraie » en supplément, il tisse cette fois une intrigue complexe et polymorphe entre thriller politique, satyre hollywoodienne et analyse des arcanes des services secrets, égratignant autant les divers pouvoirs de décision que tirant un sérieux signal d’alarme quant à l’embrasement du monde arabe et le cycle de la haine. Écrit avec l’intelligence des plus grands thrillers, transformant ses quelques deux heurs en un modèle de cohésion narrative et de fluidité, Argo est, au même titre que La Taupe, l’exemple à suivre pour représenter les années 70 au cinéma sans qu’elles ne paraissent artificielles, autant par la direction artistique que la mise en scène. Argo aurait très bien pu faire partie de la grande vague des films politiques des 70’s, autant par son sujet brûlant que par son traitement tout en maîtrise.

Argo serait presque une œuvre anachronique si le film ne s’intégrait pas si parfaitement dans un plan de carrière. Ben Affleck est en train de construire, après seulement trois films, une œuvre d’une cohérence remarquable dont l’objectif est autant d’accéder à une véritable reconnaisse critique et publique que de s’inscrire en nouveau prophète du cinéma classique américain. Après une relecture du film noir, puis du film de braquage, genres fondateurs auxquels il a rendu hommage en les transcendant par un traitement très personnel, en nouvel héritier des maîtres modernes que sont Clint Eastwood et Michael Mann, c’est cette fois sur le thriller politique et paranoïaque qu’il braque son projecteur. Les ombres bienfaisantes qui planent sur Argo se nomment Sidney Lumet, Alan J. Pakula, Robert Altman ou John Frankenheimer, avec en ligne de mire leurs plus beaux films, des Hommes du président à Un Crime dans la tête, en passant par The Player ou The Deadly Affair. On pense également à Sydney Pollack ou Roman Polanski devant l’analyse des arcanes du pouvoir ou la paranoïa naissant de la manipulation des hommes, avec un traitement sous forme de mise sous pression allant crescendo. A ce titre, le dernier acte d’Argo est un modèle du genre en terme de narration et de découpage, procurant une sensation d’étouffement tant la mécanique du suspense mise en place ne laisse aucune chance au spectateur. Un véritable tour de force qui vient conclure à la perfection un film qui évolue à la rencontre des genres sans jamais paraître incohérent, mais qui se construit justement une identité à travers sa multiplicité de tons. Une des idées les plus pertinentes d’Argo provient de la façon dont Ben Affleck ancre son récit transpirant les 70’s par tous les pores dans un univers contemporain. Ce qu’il souligne par son procédé est très simple : le cycle de la haine est infini. Ainsi, les manifestations anti-américains de la révolution iranienne trouvent un écho actuel dans le même type de manifestations ayant eu lieu à travers le monde arabe ces dernières années, avec pour cible l’éternel interventionnisme américain qui n’a pas changé d’un iota en 40 ans. C’est ce qui fait d’Argo un thriller très moderne, derrière son vernis 70’s, en grande partie grâce à l’écriture redoutable de Chris Terrio qui jongle idéalement entre la précision quasi documentaire, le rapport au réel contemporain et la nécessité de livrer un pur film de genre. Cette précision se traduit notamment à l’écran par la multiplication des formats d’images, allant d’une mise en scène proche de la brutalité lyrique scorsesienne à quelque chose de bien plus violent, à l’image de la séquence d’ouverture sous forme de coup de poing caméra à l’épaule.

C’est dans cette justesse de ton et cette méticulosité que le talent de Ben Affleck en tant que metteur en scène éclabousse le film. Argo a tout du film d’artisan surdoué qui semble avoir déjà tout compris à la création d’un film de cinéma. La narration y est claire et riche, jonglant habilement entre les différents lieux et communautés, atteignant même une certaine forme de virtuosité, presque insolente, dans le montage lors d’une séquence de lecture. Ce n’était pas gagné tant le script d’Argo est complexe, jouant sur des allers-retours incessants entre l’Iran, les exécutifs de la CIA et Hollywood. Avec les mauvaises personnes aux commandes, cela aurait donné lieu à une bouillie narrative insupportable tandis que Ben Affleck assure une cohésion remarquable en bon chef d’orchestre. Qu’il dépeigne les coulisses d’Hollywood avec une ironie salvatrice, où les bons à rien règnent en maîtres, où le bagou supplante le talent et les idées, où même le symbole est à l’abandon, ou qu’il s’attarde sur la mission de cet agent de la CIA, sa lutte contre les décisions grotesques de sa direction, la mise en place de son plan ou son exécution, Ben Affleck assure, et pas qu’un peu. Sans entrer dans les détails d’un scénario qui mérite une découverte totale au cinéma tant il est habile, Argo est un petit bijou de confection, digne héritier de ses modèles cités plus haut et desquels il tire les enseignements nécessaires, mais également un beau morceau de mise en scène. La reproduction des années 70, au niveau de la direction artistique, est remarquable, mais elle est surtout sublimée par une réappropriation des codes de réalisation. Autant à travers l’image granuleuse, la photographie délavée, le sens du découpage ou quelques mouvements de caméra qui en appellent à ceux de Scorsese (quelques travellings-signatures et un plan-séquence magnifique lors de l’entrée en soirée de presse), tout est construit de façon classique sans que jamais rien ne paraisse artificiel. Et Ben Affleck n’oublie jamais qu’il filme des hommes et femmes, les cadre au plus proche, développe un sens du détail fugace qui prouve qu’il n’est pas un cinéaste de la lourdeur, et truffe son film de symboles forts à l’image du portrait du Chah d’Iran qui s’invite dans d’intelligentes compositions de cadres. Il l’avait déjà prouvé précédemment, mais Argo est bien la confirmation que Ben Affleck deviendra très grand dans les années à venir.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le 4 novembre 1979, au summum de la révolution iranienne, des militants envahissent l’ambassade américaine de Téhéran, et prennent 52 Américains en otage. Mais au milieu du chaos, six Américains réussissent à s’échapper et à se réfugier au domicile de l’ambassadeur canadien. Sachant qu’ils seront inévitablement découverts et probablement tués, un spécialiste de "l’exfiltration" de la CIA du nom de Tony Mendez monte un plan risqué visant à les faire sortir du pays. Un plan si incroyable qu’il ne pourrait exister qu’au cinéma.