L’Apollonide – souvenirs de la maison close (Bertrand Bonello, 2011)

de le 24/05/2011
 
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Il y a chaque année à Cannes un film attendu pour son côté choquant ou hyper sexué. Et dans une année de qualité mais manquant cruellement de bas scandales (tout du moins à l’écran) il faut avouer qu’on misait un paquet sur L’Apollonide et ses promesses érotiques non tenues. L’idée de départ est splendide, réussir là où la série Maison Close s’était plantée, proposer une lecture intimiste et une plongée vaporeuse dans une maison close de la fin du XIXème siècle. Un lieu où le bourgeois allait s’acoquiner mais pas seulement, il s’y jouait toutes sortes d’intrigues politiques et luttes de pouvoir, à travers la jouissance sous toutes ses formes : sexe bien sur, mais également alcool et opium. De quoi en tirer un matériau passionnant, surtout dans les mains de cet auteur pas comme les autres qu’est Bertrand Bonello, et qui 10 ans après Le Pornographe semble avoir trouvé un sujet en or. On déchante assez vite tant L’Apollonide ne raconte rien et n’existe que pour ses qualités graphiques exceptionnelles, manquant de ce qui fait l’essence d’un film de cinéma au même titre que la mise en scène : un scénario. Pourtant, cette étrange expérience parfois franchement ennuyeuse reste bizarrement en tête, comme un songe assez doux ou un poison délicieux. Quel dommage qu’il soit si mal écrit!

Rapidement pourtant, on sent comme happés par cet univers. C’est que L’Apollonide est beau, excessivement beau même. Et ceux qui l’ont qualifier comme le plus beau film du Festival de Cannes sont dans le vrai. Bertrand Bonello soigne ses cadres et ses couleurs, magnifie un décor déjà flamboyant et des actrices aux charmes certains. Le film parvient même à littéralement nous charmer dans son premier acte où se développe un semblant d’intrigue autour de « la femme qui sourit » telle un variation de L’Homme qui rit de Victor Hugo qui mena au personnage du Joker dans Batman. La mutilation est au centre de cette intrigue qui se fane malheureusement, réduite à l’état de mouvement sporadiques et cycliques tandis que L’Apollonide toute entière part dans une autre direction. Le personnage tragique et magnifique de Madeleine ne devient qu’accessoire pour imposer un faux rythme tandis que Bonello dévoile ses intentions véritables : livrer une oeuvre sensorielle qui échappe à toute forme de narration. Pourquoi pas, cela peut très bien marcher. Sauf que non, ça ne prend pas. Si la succession de tableaux d’une esthétique à couper le souffle, dans des compositions et couleurs rappelant volontiers Claude Monet, crée une forme d’hypnose graphique fascinante, on finit par s’y perdre. Que cherche à nous raconter Bertrand Bonello? Difficile à dire tant il semble prendre un plaisir sadique à faire souffrir tous ces personnages. Mutilations, sexe machinal à n’en plus finir, violence, maladies mortelles, il ne les ménage pas vraiment ses filles. Mais là encore, on est prêt à l’accepter, après tout il ne fait qu’illustrer une forme de tristesse, choisie ou pas, et le sexe froid des bordels moites. Sauf que dans une ultime pirouette finale, après une succession interminable de climax, il finit de nous achever par une séquence carrément grotesque qui rabaisse le film à un propos d’une bêtise et d’une simplicité incompréhensible. En gros « les putes c’était mieux avant ». Merci, c’était vraiment utile de dire autre chose pendant 2h parfois douloureuses pour les nerfs et les paupières lourdes.

Car L’Apollonide est un film qui prend (trop) son temps pour brosser ses portraits et épater la galerie. Dans la catégorie des cinéastes poseurs, Bonello se pose là, permettant de réévaluer le cinéma de Xavier Dolan, par exemple pour un symbole de poseur, comme presque sobre. Tout en travellings et mouvements d’une élégance parfois folle, avec des images bercées d’une ambiance cotonneuse et de verts chatoyants, L’Apollonide impose son identité visuelle comme puissante, indubitablement. Sauf que c’est presque trop tant Bertrand Bonello parait se lover dedans, comme s’il se regardait et s’admirait en train de filmer ses plans magnifiques. Le manque total d’enjeus narratifs transforme L’Apollonide en bel écrin terriblement creux, et c’est d’autant plus dommage que toute sa troupe d’actrice s’en sortait extrêmement bien et que les choix artistiques anachroniques fonctionne vraiment bien. Sur des sujets assez proches, on préférera se revoir Les Fleurs de Shanghaï de Hou Hsiao Hsien ou Paprika de Tinto Brass, meilleurs sur tous les points.

[box_light]L’Apollonide est un beau film, c’est un fait. Il contient les séquences, ou plutôt les tableaux, parmi les plus beaux du cinéma français contemporain. Devant une telle recherche esthétique, outrancière parfois, on ne peut que rester sans voix. Mais un film ne reposant pas que sur sa virtuosité visuelle, le film de Bertrand Bonello fascine autant qu’il agace par son potentiel gâché. Trop long, trop ennuyeux, trop poseur, il ne s’y passe pas grand chose si ce n’est une succession de portraits de poupées aux formes alléchantes. Il manque une intrigue et un propos solide, tout y est avorté, jusqu’à la thèse principale reniée dans un final embarrassant. Déception.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

À l'aube du XXème siècle, dans une maison close à Paris, une prostituée a le visage marqué d'une cicatrice qui lui dessine un sourire tragique. Autour de la femme qui rit, la vie des autres filles s’organise, leurs rivalités, leurs craintes, leurs joies, leurs douleurs... Du monde extérieur, on ne sait rien. La maison est close.