Antichrist (Lars Von Trier, 2009)

de le 19/12/2009
 
FacebooktwitterFacebooktwitter

Le réalisateur danois a le don de créer la surprise à presque chaque film. Dogville était la dernière importante en date, abolissant la notion de décor pour un résultat déconcertant. Après sa trilogie sur l’Europe (Element of Crime, Epidemic et Europa), sa trilogie du coeur (Breaking the Waves, les idiots, Dancer in the Dark) et sa trilogie américaine avortée par manque d’inspiration (Dogville est génial, Manderlay tournait en rond…) et un aparté… étrange et expérimental (le Direktør, tourné avec une caméra qui limite l’influence humaine sur le tournage), le voilà qui revient avec cet Antichrist, un film… enfin, une expérience plutôt, qu’il a écrit en pleine dépression et qui cristallise tous ses cauchemars et obsessions, une oeuvre d’une puissance presque jamais vue, qui sonne autant comme une thérapie audacieuse que comme un film somme dans lequel on retrouve l’ensemble des thèmes brassés dans la carrière du réalisateur et qui, à y regarder de plus près, ressemblerait presque à une oeuvre testamentaire…

Antichrist ne se regarde pas, ne se vit pas non plus, il se subit douloureusement. On a beau se retrouver dans telle ou telle situation, Lars Von Trier nous rappelle continuellement que l’horreur à l’écran vient de son cerveau et non du notre. Accentuant la distance par rapport à l’oeuvre au moyen de panneaux à la fois enfantins et morbides pour introduire chaque chapitre, et pourtant on se retrouve happé par ce cauchemar au point qu’à la fin on a l’impression qu’il a duré cinq minutes… et en ignorant les ricanements nerveux d’imbéciles qui s’étaient sans doute trompés de salle (car non il n’y a rien de drôle dans ce film) l’expérience est totale, intense, viscérale… du genre qu’on n’a jamais vécu auparavant devant un écran, et qu’on ne vivra sans doute plus jamais.

antichrist-1

Au contraire de Gaspar Noé sur Irréversible (dernier gros scandale cannois avant cette année) qui était monté comme une pyramide, nous enfonçait de plus en plus dans le chaos jusqu’à sa moitié pour ensuite nous faire revenir au calme, Lars Von Trier ne nous fait vivre que l’ascension vers ce chaos et la destruction et nous laisse dans un état de désespoir total en fin de projection. Antichrist débute sur un prologue qui vient nous décrire le drame à la source de tout ce qui va suivre. Dans un noir et blanc somptueux, un couple fait l’amour pendant que leur enfant va mourir… Des ralentis tellement beaux que même Snyder sur les plus belles scènes de 300 fait de la peine à côté, l’onirisme apporté par la musique extraite de l’opéra Rinaldo d’Haendel nous transporte déjà alors que l’oeil distrait ne verra pas la présence des « 3 mendiants » qui auront leur importance plus tard… Ce prologue est le plus beau moment de pur cinéma de Lars Von Trier depuis Europa en 1991, dernière expérimentation formelle avant la simplicité du dogme.

Ce qui suivra n’est finalement qu’une vision noire et pessimiste du travail de deuil d’une mère et les conséquences sur un couple dont l’amour n’est pas suffisant pour combattre la douleur. Les 3 chapitres « deuil », « douleur » et « désespoir » représente chacun une étape de la reconstruction/destruction du couple ainsi qu’un animal/mendiant (biche, renard, corbeau). Il y a quelque chose de cynique dans le propos du film car on y trouve une critique acerbe de la psychanalyse moderne (à laquelle Von Trier a du se confronter pour sa dépression) qui ne se base plus sur l’interprétation des rêves. Freud est mort comme y fait allusion Charlotte Gainsbourg, et pourtant le titre du film est bien une référence à l’antéchrist de… Nietzsche, et Lars Von Trier pour qui le film est une thérapie y colle tous ses rêves!! Il serait également réducteur de n’y voir qu’un film au propos misogyne (c’est pourtant indiscutable), il ne faut jamais oublier que c’est l’impression des cauchemars d’un homme sur pellicule…

A la manière d’autres grands artistes à l’esprit perturbé, on pense à Jérôme Bosch ou Edvard Munch qui sont explicitement cités, l’un pour ses visions infernales, l’autre pour le cri, une peinture de l’angoisse terrible… Les oeuvres les plus passionnantes des artistes en général, qu’il soient peintres, réalisateurs ou musiciens, sont toujours issues de leurs périodes les plus noires… c’est le cas ici pour un film qui reprend souvent les codes esthétiques du film d’horreur tout en les pervertissant et en les contaminant de scènes oniriques où le temps semble s’arrêter.

Les 3 parties nous entraînent dans une folie qui se fait de plus en plus présente chez les deux personnages (seuls acteurs du film) et qui se traduit à l’écran par une distorsion du son et de l’image… De plus en plus de question se posent et rendent le propos terriblement riche mais confus: peut-on se relever de la mort de son enfant? Peut on soigner celle qu’on aime? Y’a t’il une échappatoire au chaos régnant dans la nature?… et des thèmes il y en a des centaines, du pouvoir des livres à la culpabilité, du mythe des sorcières à la fertilité, l’ésotérisme…

Le dernier acte est sans conteste le plus douteux au niveau moral. La violence devient physique, le rapport entre sexe et culpabilité aussi, les images sont crues, horribles et ne s’oublieront pas mais rien n’est gratuit, tout a un sens pour qui souhaite le chercher. C’est aussi dans ce dernier acte que le titre prend sa signification pour quiconque n’aurait pas remarqué le symbole sur l’affiche… reprenant des idées qu’on pensait aujourd’hui disparues il est clair que pris au premier degré (mais y’a t’il vraiment un second degré dans ce propos là?) l’image de la femme n’en sort pas grandie… et l’épilogue aux relents christique enfonce le clou! Mais qu’on adhère ou pas à cette idée bien précise il faut saluer la volonté du réalisateur d’aller jusqu’au bout de son travail de psychanalyse.

Le film est un choc, un vrai, dont on ne se remet pas vraiment car on voit toujours certaines images et on continue à se poser des questions pour essayer d’y déceler autre chose. C’est une oeuvre importante, immense, d’un réalisateur qui a abolli toute limite et se livre complètement au spectateur avec qui il partage ses cauchemars.

Cette vision de l’enfer sur terre déstabilise vraiment, c’est une plongée dans la folie qui nous fait perdre tous nos repères (on n’est pas surpris de voir un animal parler, on ne sait plus si ce qu’on voit est « réel » ou issu de l’imagination des personnages…), et les acteurs, que ce soit Willem Dafoe magnifique de sobriété ou Charlotte Gainsbourg hallucinée, transportée, criante de sincérité, sont tous simplement prodigieux.

On en ressort triste, vidé de toute énergie, révolté, perdu, écoeuré et ébahi par ce qui restera peut-être comme la plus belle histoire d’amour jamais filmée…

FICHE FILM
 
Synopsis

Un couple en deuil se retire à " Eden ", un chalet isolé dans la forêt, où ils espèrent guérir leurs coeurs et sauver leur mariage. Mais la nature reprend ses droits et les choses vont de mal en pis...