Anonymous (Roland Emmerich, 2011)

de le 02/01/2012
 
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Difficile au premier abord de saisir les raisons qui ont poussé Roland Emmerich à mettre son grain de sel dans l’éternel et stérile débat des oxfordiens et stratfordiens concernant la paternité de l’œuvre colossale de William Shakespeare. Il porte pourtant le projet Anonymous, un temps titré Soul of the Age, vieux d’une vingtaine d’années, à bout de bras depuis presque 10 ans. L’occasion de revenir en Allemagne, la volonté de changer son image publique, le désir de faire un autre cinéma. Un peu tout à la fois et pourtant malgré les apparences, Anonymous n’est pas le retour de Roland Emmerich à un certain cinéma d’auteur qui lui avait permis d’être sélectionné à la Berlinale pour son premier long-métrage, Le principe de l’Arche de Noé en 1984. Le réalisateur, grand maître de la destruction massive à l’écran, un temps grand gourou du patriotisme américain dans ce qu’il a de plus bête, cherche à parcourir une autre voie mais sans vraiment laisser de côté ses attributs gagnés pendant des années. Anonymous est peut-être son meilleur film, le plus abouti, mais il n’en reste pas moins un film anecdotique.

Après avoir détruit des villes entières puis la planète, tout en ayant sauvé des dizaines de chiens, il faut bien avouer que la perspective de voir Roland Emmerich détruire l’œuvre de Shakespeare n’avait rien de réjouissant. Précédé d’une réputation relativement flatteuse après sa présentation dans quelques festivals, une première pour le réalisateur depuis bien longtemps, Anonymous lève le voile sur son mystère et pourrait se résumer en un mot : déception. Le désir de démystification imposé par la thèse oxfordienne, selon laquelle les écrits de Shakespeare sont à attribuer à Edouard de Vere et non à William Shakespeare, est une base de travail intéressante. Le soucis est que Roland Emmerich ne semble pas en avoir grand chose à faire de l’œuvre de Shakespeare. Bien entendu il cite les pièces majeures, de Hamlet au Roi Lear, les intégrant parfois à merveille dans son récit principal, parfois beaucoup moins, de façon simplement illustrative. C’est ici que se trouve le cœur du problème. Écrit par John Orloff (Un Cœur invaincu, Le royaume de Ga’Hoole – La légende des gardiens et quelques épisodes de la série TV Frères d’armes) le scénario d’Anonymous est à la peine. Non seulement il démontre un désintérêt profond vis à vis du personnage de William Shakespeare transformé en un imbécile repoussant et manipulateur, sorte de guignol sans cervelle, caricatural au possible et auquel il est impossible de s’identifier, mais il fait d’Anonymous une sombre histoire d’intrigues de couloirs rapidement indigeste. Avec pour personnage principal le fameux Edouard de Vere, qu’il se permet d’effacer par moments de l’intrigue première, il dresse finalement le portrait d’un homme obligé de vivre son génie dans l’ombre d’un imbécile. Énoncé ainsi, il y a la matière à un film passionnant, sauf que Roland Emmerich n’est pas du genre à pondre un film de personnages qui aurait mérité rigueur et sobriété. Et il fait d’Anonymous, bien aidé il est vrai par son scénariste, un blockbuster en costumes lambda qui ne marquera pas les mémoires. Avec son ouverture et sa clôture dans un théâtre contemporain et en compagnie de Derek Jacobi, le temps de quelques transitions d’une élégance véritable, Anonymous ne manque pourtant pas de charme. Mais il le perd à développer pendant 2h10 un tissu improbable de sous-intrigues à tiroirs et d’histoires de famille dont on n’a pas grand chose à faire. Roland Emmerich, toujours adepte du cinéma choral et de la multiplication des personnages, provoque une overdose de secrets royaux, d’incestes, d’enfants cachés et de manipulations. Et dans un ultime retournement de situation, il en devient carrément grotesque en plus de perdre son public. Tout ou presque était réuni pour faire d’Anonymous un classique, sauf que le manque de rigueur et cette volonté idiote d’en mettre plein les yeux jusque dans la multiplication des intrigues finissent par achever tous les espoirs.

Toutefois, si le récit et son goût prononcé pour le ridicule peuvent être rédhibitoires, il serait presque criminel de se priver de la composition d’un Rhys Ifans en grande forme dans la peau d’un noble rebelle et romantique au talent incroyable. L’acteur est en pleine performance mais le résultat à l’écran en vaut la peine. On n’en dira pas autant du reste du casting, parfois nullissime à l’image de Rafe Spall qui cabotine dans la peau d’un William Shakespeare très agaçant. Pour le reste, on retrouve le goût pour le spectaculaire d’un Roland Emmerich pied sur le frein dans les nombreuses séquences d’intérieur mais qui se lâche complètement dès que sa caméra dépasse les murs. Élégant et démonstratif à la fois, il en fait des tonnes pour montrer à quel point la reconstitution historique est appliquée à grands coups de mouvements magistraux. À l’arrivée, quelques scènes qui valent vraiment le coup d’œil par leur construction et un vrai soucis du détail. Mais si dans l’ensemble on se situe à des années lumières de l’arnaque Shakespeare in Love et fait honneur à ses 30 millions de dollars de budget, Anonymous n’a pas grand chose du potentiel grand film qu’il aurait dû devenir et sombrera rapidement dans l’oubli.

FICHE FILM
 
Synopsis

C’est l’une des plus fascinantes énigmes artistiques qui soit, et depuis des siècles, les plus grands érudits tentent de percer son mystère. De Mark Twain à Charles Dickens en passant par Sigmund Freud, tous se demandent qui a réellement écrit les œuvres attribuées à William Shakespeare. Les experts s’affrontent, d’innombrables théories parfois extrêmes ont vu le jour, des universitaires ont voué leur vie à prouver ou à démystifier la paternité artistique des plus célèbres œuvres de la littérature anglaise. A travers une histoire incroyable mais terriblement plausible, "Anonymous" propose une réponse aussi captivante qu’impressionnante. Au cœur de l’Angleterre élisabéthaine, dans une époque agitée d’intrigues politiques, de scandales, de romances illicites à la Cour, et de complots d’aristocrates avides de pouvoir, voici comment ces secrets furent exposés au grand jour dans le plus improbable des lieux : le théâtre…