American Gangster (Ridley Scott, 2007)

de le 02/03/2010
 
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Le film de gangster fait partie intégrante du cinéma américain, c’est sans doute avec le western le genre le plus représenté, et ce pour un raison on ne peut plus logique: le fameux american dream. On nous le rabâche sans cesse, dans le pays des libertés (sic!) on peut tous réussir et on est protégé pour y arriver. « This is America! » sonne comme l’excuse à tout. Et il est vrai que ces histoire folles d’ascensions fulgurantes, souvent accompagnées de chutes encore plus impressionnantes, passionnent facilement. Toute l’ambition d’American Gangster tient dans son titre, l’histoire d’un gangster américain, c’est vrai, on ne sera pas surpris par le manque d’originalité de l’ensemble. Mais il y a longtemps que Ridley Scott ne cherche plus à nous surprendre. Aujourd’hui il enchaîne à un rythme de métronome grands films populaires et œuvres terriblement mineures, déroulant une filmographie assez impressionnante tout de même mais sans avoir jamais retrouvé cette grâce qui faisait la force d’Alien et Blade Runner. Sauf que si avec American Gangster il marche sur les traces des Scorsese et Coppola, arrivant tout de même un peu tard, il signe une fresque mafieuse de haute volée. Proche des trois heures dans sa version longue, le film au récit finalement très classique dévoile quelque chose d’assez rare dans le cinéma de Scott, souvent très (trop) politiquement correct, un aspect politique très prononcé et un sous-texte bien plus profond que cette lutte à distance entre un flic et un gangster, tous deux bien seuls avec leurs valeurs étrangères au monde qu’ils parcourent.

Ces deux destins parallèles seraient déjà assez intéressants à suivre si le propos s’arrêtait là. Un gangster loin du cliché Scarface, qui fait tout pour rester discret, avec de vraies valeurs morales (même si c’est toujours un immense paradoxe chez des marchands de mort), une approche professionnelle du business, une véritable organisation, et de surcroit un gangster black qui réussit à faire manger les italo-américains dans sa main. De l’autre côté un flic intègre qui refuse de prendre un million de dollars d’une saisie, qui croit en la justice et en son métier à tel point qu’il sacrifie sa vie privée, un utopiste dans un monde de ripoux. Deux personnages complètement hors des réalités de leur époque en fait, et la traque de l’un par l’autre, leur rapprochement inéluctable, rend l’ensemble particulièrement savoureux, à défaut d’être passionnant car on a quand même la sensation de l’avoir déjà vue cette histoire. Mais ce genre de fresque mafieuse, la reconstitution minutieuse du New York des années 60-70, les fringues, les caisses, la musique qui fait des clins d’œil à la blacksploitation (Meurtre dans la 110ème rue), tout cela apporte un cachet certain au film de Ridley Scott qui renoue habilement avec le polar made in 70’s.

On le sait, l’ainé des Scott est parfois du genre à privilégier la forme au fond et les personnages au récit. Il nous surprend ici en trouvant un juste milieu, mettant en scène la chose avec classe sans trop en faire, et inclue des personnages imposants dans un propos intelligent. Cela faisait longtemps que le réalisateur n’œuvrait plus dans le symbolisme mais il y est revenu. American Gangster, derrière la saga mafieuse, déroule un portrait d’une Amérique à un tournant de son histoire. L’importance de la communauté noire, la présence de plus en plus inquiétante de la drogue dans les rues, l’inefficacité de la police, les trafics et la corruption. Concrètement le cœur même du film représente un détail douloureux de la vie américaine, à savoir le passage des années 60 aux années 70, ou comment s’est construite l’Amérique contemporaine. Et cela à travers les destins de Frank Lucas et Richie Roberts, destins qui de plus sont véridiques, même si cela reste un argument bien trop commun du film hollywoodien.

Ce sont les fondations de cette Amérique qui sont étalées ici, et ça on ne l’attendait pas de la part d’un entertainer comme Ridley Scott. Il nous montre l’agonie du flower power, la catastrophe du Viet Nam dont les conséquences vont tout de même très loin, la corruption du pouvoir et ce chemin qui mena la police jusqu’à l’affaire Serpico. On pouvait craindre une relecture du Parrain version black, on a à l’arrivée la radiographie d’un pays dans un période charnière, la fin de l’american dream justement. Pour réussir son coup Scott effectue un retour aux sources, le genre de retour en arrière parfois nécessaire quand un genre vient à tourner en rond, et suivant l’exemple du Zodiac de David Fincher, il livre un film comme on en fait plus et qui, s’il était sorti il y a 30 ans, serait sans doute un classique tant il ne démérite pas devant ses modèles. Mise en scène ample et nerveuse, photo granuleuse, on retrouve ces codes du polar 70’s qui fonctionnent si bien.

Et pour la réussite de tout ça, il faut avouer qu’il est bien aidé par un duo d’acteurs irréprochables. Denzel Washington souvent très sobre mais qui laisse voir une folie furieuse quand ses valeurs sont mises à mal, est excellent. Russel Crowe (la muse de Ridley Scott) entre sans problème dans ce genre de rôle, même si c’est un peu trop attendu et sans surprise de sa part. À leurs côtés les seconds rôles foisonnent dont un Josh Brolin qui entamait là sa résurrection artistique dans le rôle d’un flic ripoux carrément extrême. Avec American Gangster, Ridley Scott ne signe pas son meilleur film, on en est assez loin, mais c’est une réussite. Véritable saga mafieuse comme on n’en fait plus portée par un casting 5 étoiles, et autopsie méticuleuse d’une Amérique en pleine révolution, carré et efficace, c’est tout ce qu’on attendait et même un peu plus.

FICHE FILM
 
Synopsis

Début des années 1970, New York. Frank Lucas a vécu pendant vingt ans dans l'ombre du Parrain noir de Harlem, Bumpy Johnson, qui en fait son garde du corps et confident. Lorsque son patron succombe à une crise cardiaque, Lucas assure discrètement la relève et ne tarde pas à révéler son leadership, son sens aigu des affaires et son extrême prudence, en prenant pour auxiliaires ses frères et cousins et en gardant un profil bas. Inconnu de la police comme des hautes instances de la Cosa Nostra, Lucas organise avec la complicité d'officiers basés au Vietnam un véritable pont aérien et importe ainsi par avions entiers des centaines de kilos d'héroïne pure, qu'il revend à bas prix dans les rues de New York. Tandis que Lucas amasse ainsi, en toute discrétion, une fortune colossale, l'inspecteur Roberts du NYPD enquête patiemment sur l'origine et le fonctionnement de ce marché parallèle d'un genre inédit, et finit par soupçonner l'insaisissable Frank Lucas. Une étrange partie de cache-cache commence alors entre ces deux solitaires perfectionnistes dont les destins seront bientôt inextricablement mêlés...