Alice au Pays des Merveilles (Tim Burton, 2010)

de le 18/03/2010
 
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Tim Burton ex-artiste vendu? On est en droit de se poser la question, et cette nouvelle version (plus ou moins appelée suite mais il s’agit bien d’une variation) d’Alice au Pays des Merveilles risque d’animer encore un peu plus les débats au sujet de celui qui fut un des plus grands génies de son art. Autant voir les choses en face, on peut très bien vénérer ce réalisateur et garder un regard objectif sur l’évolution de sa carrière. Depuis le merveilleux Sleepy Hollow en 1999, et si on met de côté les Noces Funèbres, il alterne le blockbuster lamentable et honteux (la Planète des Singes), le conte égocentrique attachant mais oubliable (Big Fish) et le trip acidulé pour masquer un remake inutile (Charlie et la Chocolaterie). Tout ça pour en arriver à Sweeney Todd, quasiment le seul film « burtonien » en 10 ans et qui passait près du chef d’oeuvre s’il n’y avait pas ces chansons parfois atroces. Mais on retrouvait enfin la noirceur, le morbide, l’esprit torturé, tout ce qui fait le style et le charme de l’oeuvre du bonhomme. On pouvait donc placer tous les espoirs possibles pour cette rencontre tellement logique entre Tim Burton et Lewis Carroll, écrivain qui a tant abreuvé son imaginaire. Sauf qu’il y a une troisième variable non négligeable dans l’équation, elle a de grandes oreilles et s’appelle Walt Disney. Et si le studio avait déjà livré une adaptation déjà édulcorée des aventures d’Alice en animation, les choses ont beaucoup changé en 60 ans et la souris évite soigneusement tout ce qui s’approche du politiquement incorrect. Et Alice au Pays des Merveilles version Burton en souffre, parfois beaucoup.

Du coup, l’astuce scénaristique de faire revenir Alice à Wonderland plusieurs année après son premier passage fonctionne à double tranchant. Car en y ajoutant l’amnésie on ne sait plus trop si on est véritablement devant une suite ou une relecture. Alice ne se souvient plus donc elle revit les mêmes humiliations, en beaucoup moins méchantes toutefois. Elle rencontre les mêmes personnages, mais les choses sont quand même bien différentes. C’est vraiment déstabilisant quand on sait à quel point les univers des deux artistes étaient faits pour se rencontrer et semblent presque se louper au bout du compte. Alors certes on retrouve le bestiaire d’Alice avec plaisir, tous sont plus ou moins au rendez-vous et conformes à nos souvenirs (seul le chapelier fou a quand même pas mal changé), mais le sentiment le plus tenace après avoir vu le film est qu’il ne s’agit pas vraiment d’une oeuvre du grand Tim.

En fait, à y regarder de plus près, on a presque la sensation d’y voir un film qui aurait été réalisé par un réalisateur lambda qui tenterait d’imiter le style Burton, alors que c’est bien le maitre qui est aux commandes. Folie douce, fantaisie qui pollue le réel et le remet en question, rêves, arbres torturés, teintes délavées pour une ambiance glauque mais colorée, avec en plus les fidèles Johnny Depp (7ème collaboration!), Helena Bonham Carter et Alan Rickman, on tient bien un abécédaire du langage cinématographique d’un Tim Burton qui s’auto-cite à la limite de la parodie. Ce qui fait qu’on dirait plus un film sous son influence qu’une de ses créations. C’est là qu’on ressent le pouvoir et la bride des studios Disney, dans ce formatage évident qui détruit par des astuces bien trop grossières toute la singularité de l’artiste. Le diptyque Alice au Pays des Merveilles / De l’autre côté du Miroir version Lewis Carroll était un festival de paradoxe et d’absurde, de cruauté métaphorique vis-à-vis du passage à l’âge adulte d’une jeune fille trop polie et trop curieuse. Alice a grandi, et il n’y a rien de tout ça dans ce film.

En lieu et place de ces éléments qui peuvent déranger, on a une simple aventure qui ne véhicule pas le moindre message car il s’agit plus d’une ode à la liberté pour une jeune femme qui ne peut se résigner à suivre la vie qu’on a choisi pour elle. L’idée en elle-même n’est pas forcément mauvaise mais l’impact est bien moins puissant que dans la version animée. Alice à qui on s’identifiait si facilement quand elle était enfant devient un personnage lointain, comme un faire-valoir posé ça et là dans des scènes qui évoluent sans elle. Et le parcours initiatique se voit transformer en une quête finalement très banale, et pire, très manichéenne. Le bien et le mal, sans aucune nuance ou si peu…

Alors c’est vrai que c’est souvent très beau, en particulier toutes les scènes intérieures qui dévoilent des décors magnifiques. Mais les visions de cet Underland devenu un espace infini dégoulinent de CGIs pas toujours flatteurs une fois les portes passées. Les personnages évoluent, pour la plupart sans âme, devant des fonds verts bien plus agréables à l’oeil que ce que laissait entrevoir les bandes annonces, mais on a vu tellement mieux! De plus l’utilisation de la 3D n’a jamais autant ressemblé à un simple argument marketing. La chute dans le trou qui mène au pays des merveilles, quelques éléments qui nous arrivent au visage, une poignée de scènes ne justifient en rien l’apport de cette technologie ici rajoutée et qui dessert le film plus qu’elle ne le sublime. Les éléments en relief au premier plan deviennent illisibles, les couleurs souffrent des lunettes polarisantes qui assombrissent le tout, mauvais choix.

Le tableau semble noir, et c’est vrai qu’il l’est lorsqu’on attend beaucoup d’un réalisateur qu’on pouvait considérer comme un génie. Objectivement le film n’est pas excécrable, il possède même de sérieux atouts, une belle aventure bien rythmée et plutôt agréable à l’oeil sur la longueur. Mais de la part de Tim Burton, on était en droit d’attendre autre chose qu’une relecture du Monde de Narnia transposé à Wonderland. Alice au Pays des Merveilles est clairement sacrifié aux dieux de l’entertainment et du marketing, le film est loin d’être honteux mais il est sans âme, légèrement impersonnel malgré des qualités évidentes dont un casting impeccable avec en tête le couple Mia Wasikowska (surprenante) et Johnny Depp, excellent de décalage même s’il récite une partition qu’il connait par coeur. Blockbuster un peu fou et haut de gamme, Alice au Pays des Merveilles enchante autant qu’il déçoit car le vrai Tim Burton semble vraiment ne pas avoir survécu au bug de l’an 2000.

Vu en projection du club 300 Allociné

FICHE FILM
 
Synopsis

Alice, désormais âgée de 19 ans, retourne dans le monde fantastique qu'elle a découvert quand elle était enfant. Elle y retrouve ses amis le Lapin Blanc, Bonnet Blanc et Blanc Bonnet, le Loir, la Chenille, le Chat du Cheshire et, bien entendu, le Chapelier Fou. Alice s'embarque alors dans une aventure extraordinaire où elle accomplira son destin : mettre fin au règne de terreur de la Reine Rouge.