Ajami (Scandar Copti & Yaron Shani, 2009)

de le 16/03/2010
 
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Avant de s’intéresser au film proprement dit, il est nécessaire de jeter un œil sur qui en est à l’origine. Il s’agit d’un film produit par Israël et co-réalisé par deux israéliens, l’un arabe chrétien, l’autre juif, comme un symbole de deux communautés qui n’ont jamais pu se comprendre. Le projet a duré 7 ans, il met en scène des comédiens qui n’ont rien de professionnels et l’action se passe en majorité dans le quartier d’Ajami, à Jaffa, ville arabe avalée par la mégalopole Tel-Aviv. Comme projet complexe on ne pouvait pas rêver mieux. Ah si, du genre y rajouter un scénario bien complexe de films choral, et c’est justement le cas ici! Ajami nous rappelle assez vite un autre premier film tout aussi ambitieux dans la (dé)construction du récit, le magistral Amours Chiennes d’Alejandro González Iñárritu, auquel il ressemble sur de très nombreux points et devant lequel il n’a pas besoin de rougir. Dès lors il est vrai que le film, au delà de son sujet qui est lui inédit, n’est pas forcément original. Mais il faut avouer que ce genre de destins tragiques et croisés est toujours efficace si le scénario est bien écrit et le montage au diapason, c’est le cas ici. Ça fonctionne à merveille, d’autant plus que ce récit chaotique, bien qu’annoncé dès le premier carton de chapitrage, suit au départ un déroulement plutôt linéaire, nous déstabilisant dès la première perte de repère temporel. Après, on doit bien admettre que malgré le léger manque d’originalité de l’ensemble, ça reste très efficace car ce récit possède une force assez dévastatrice et ultra réaliste.

Comme chez le réalisateur prodige mexicain, le mot d’ordre est la violence, celle qui fait très mal, sourde et inattendue, celle qui frappe n’importe qui, n’importe quand, et qui ne laisse que des larmes derrière elle. Et pas besoin d’une longue exposition pour s’en rendre compte! Une discussion entre deux enfants dans une rue de Jaffa, le garçon a 15 ans, il change une roue d’une voiture, un scooter arrive, le passager sort un flingue et descend le gamin. Le choc! En à peine deux minutes les réalisateurs nous assomment déjà par cette violence si meurtrière dans le pays et qui choisit ses victimes sans la moindre limite d’âge ou de sexe. Et cette cité cosmopolite culturellement si riche nous est montrée comme un lieu tout simplement au bord de l’implosion, de par ses disparités culturelles donc, mais aussi politiques et sociales. Entre les vieilles traditions et les nouvelles pratiques qui viennent gangréner une société fragile, la violence latente ressemble donc dangereusement à la fois à une nécessité salvatrice et à un élément tout simplement indissociable de de tout ce qui précède.

Ce qui frappe dans Ajami c’est que la galaxie de personnages qui évolue devant nos yeux est surtout constituée d’enfants, ou de jeunes adultes qui n’ont d’autre choix que de jouer les hommes. Et voir des enfants mourir est toujours difficile au cinéma, peu importe qu’ils soient coupables ou innocents. On assiste impuissant au déroulement parallèle de ces destins qui on s’en doute bien finiront par se croiser à un moment donné et qui dépeignent une réalité faisant froid dans le dos. Car s’il s’agit en effet d’une fiction dans la totalité, la plupart des éléments qui constituent le récit sont bel et bien réels, et ce réalisme qu’on ressent véritablement est encore accentué par ces acteurs criants de vérité et de naturel. Ils ont beau être amateurs, ils sont tout simplement bluffants et bouleversants en donnant corps à ces personnages qui courent tous vers une mort annoncée.

Durant près de deux heures, on assiste à une succession de mini drames qui apportent leur pierre à l’édifice du drame global qui touche Tel-Aviv et Israël de manière générale: la misère, la corruption, l’argent facile par la drogue, l’économie parallèle, tout un tas d’éléments qui à terme font tomber des civilisations car ils en font tout simplement vaciller les fondations. En ajoutant à cela une profonde incompréhension entre les différentes communautés qui se vouent depuis des lustres une haine sans limites, on comprend un peu mieux comment ce pays ne peut qu’être cette poudrière qui alimente les pages internationales des journaux occidentaux. Mais si Ajami nous met en face de ces réalités et nous les balance carrément au visage, il n’est pourtant pas un film social ou militant. Les deux réalisateurs ne prennent jamais parti, le film n’est ni pro-juif, ni pro-arabe, il joue à fond l’idée d’équilibre, utilisant les deux langues jusque dans les cartons des chapitres. Ce qu’ils nous montrent c’est une société qui explose, mais c’est surtout un vrai film de cinéma.

Un film de gangsters bien sur, un polar, un thriller presque politique. On y suit des hommes aux prises avec un monde dans lequel l’amour est impossible, dans lequel pour sauver sa mère on doit se vendre au chef mafieux du coin ou tomber dans le trafic de drogue, où les hommes disparaissent, où la haine éclate au grand jour, où la police est soit impuissante soit immorale. Le portrait fait mal, la construction très habile du scénario également. Construit entièrement caméra à l’épaule, en plans séquences souvent virtuoses, sous la conduite du frère cadet qui sert à la fois de narrateur et de prophète, si la claque n’est pas aussi forte que devant Amours Chiennes, encore plus percutant, Ajami prouve une nouvelle fois que le cinéma israélien est plein de vitalité, loin d’être élitiste, et tout simplement très efficace. Une belle révélation!

FICHE FILM
 
Synopsis

Le quartier d'Ajami, à Jaffa, est un lieu cosmopolite où cohabitent Juifs, Musulmans et Chrétiens. Le jeune Nasri, âgé de 13 ans, et son grand frère Omar vivent dans la peur depuis que leur oncle a tiré sur un membre important d'un autre clan. Malek, un jeune réfugié palestinien, travaille illégalement en Israël pour financer l'opération que sa mère doit subir. Binj, palestinien, rêve d'un futur agréable avec sa petite amie chrétienne. Dando, un policier juif recherche désespérément son jeune frère disparu... L'histoire de destins croisés au coeur d'une ville déchirée.