A World Without Thieves (Feng Xiao-Gang, 2004)

de le 09/05/2010
 
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Alors que son prochain film, gros film catastrophe sur le terrible tremblement de terre de Tangshan en 1976, s’est dévoilé récemment, il est bon de revenir sur A World Without Thieves, film représentant un changement radical dans le style du réalisateur chinois de la cinquième génération. En effet après avoir longtemps oeuvré dans la comédie, après avoir instauré le concept de film du nouvel an avec Dream Factory (une institution en Chine), c’est ce film qui fera la transition esthétique avant le très pompeux mais très beau the Banquet et l’excellentissime Heros de Guerre. On est là devant un film destiné à toucher le plus large public possible, un scénario pas trop compliqué, des stars, une bonne morale, et pourtant malgré son statut de gros film tout public il a quand même réussi à un peu déranger la commission de censure. La raison peut sembler débile, c’est tout simplement à cause de la présence appuyée de pickpockets dans le film. En effet en Chine il n’y a pas de voleurs on le sait tous donc pourquoi en mettre autant dans un film qui va bien s’exporter? Au-delà de l’anecdote, ce genre de réaction confirme la liberté toute relative des cinéastes chinois à propos des sujets qu’ils abordent. A World Without Thieves est donc un film de pickpockets, sujet de fond qui reste un prétexte pour développer un récit empreint de réflexions bouddhistes une fois écaillé le vernis du huis clos d’aventure. En cela il s’éloigne radicalement de l’autre film récent abordant le sujet de ces voleurs virtuoses, Sparrow de Johnnie To, bien plus anecdotique.

Sur une trame relativement simple, Feng Xiaogang va s’amuser pendant pas loin de deux heures en développant une idée toute bête, celle de l’agneau enfermé dans un parc à loups. Ainsi le centre névralgique du film s’appelle Sha Gen, surnommé Gen l’idiot, qu’on qualifiera plutôt de naïf tant ce jeune homme qui n’a connu que le calme du monde rural ne peut pas réaliser à quel point le microcosme du train qui le ramène chez lui représente toute la cruauté du monde ‘urbain ». Il sera l’objet de désir de deux bandes de pickpockets aux méthodes radicalement différentes: d’un côté un couple en plein doute (elle, Wang Li, veut arrêter, lui, Wang Bo, est un « artiste » du vol qui n’imagine pas faire autre chose) et de l’autre un groupe à l’organisation calquée sur le fonctionnement des triades tenu de main de fer par Oncle Bill, sorte de maître absolu dans l’art de la dérobe. Cela induit deux niveaux distincts dans l’intrigue avec d’abord la compétition entre voleurs pour dépouiller Sha Gen puis l’évolution de Wang Li sur le chemin d’une rédemption.

C’est la scène du temple, aussi essentielle que virtuose dans son découpage, qui synthétise tous les enjeux du film. Wang Li prie Bouddha pendant que Wang Bo détrousse les pèlerins. Ils ne peuvent que s’opposer ensuite autour de Sha Gen qui devient une proie pour l’un (ainsi qu’un trophée dans le duel de voleurs) et une occasion pour l’autre de racheter des points kharmiques en protégeant l’idiot tout en faisant tout son possible pour préserver son regard naïf et plein de bonté sur le monde. Alors bien sur, la morale de tout ça est bien gentille, limite un peu niaise dans cette idéalisme de montrer qu’il est possible de devenir quelqu’un de bien en se repentant de ses pêchés. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un film bien calibré pour ratisser large et ne froisser personne, et que si on s’amuse à choquer en Chine l’interdiction de tournage tombe assez vite. Donc on peut facilement attaquer le propos du film sur ce point même si après tout ce n’est pas tant un défaut, mais il y a tellement de belles choses à côté!

Pendant quasiment deux heures, le rythme ne faiblit jamais. Feng Xiaogang trouve le dosage parfait pour enfiler les rebondissements sans tomber dans le too much, tout se déroule avec un naturel réjouissant. Mais les gros morceaux restent toutes les séquences d’affrontements entre pickpockets. Stylisées à l’extrême, mariant mouvements de prestidigitateurs et chorégraphies d’arts martiaux, c’est un pur régal pour les yeux malgré des incrustations 3D assez grossières parfois. mais les mouvements sont magnifiques de créativité et transforment ces duels en véritables scènes de danse (appuyées par une musique qui flirte volontiers avec le tango) qu’on peut apprécier sous tous les angles, Feng Xiaogang ne jouant pas l’économie sur le nombre de caméras et sur les gros plans, ni sur les ralentis. Ce réalisateur a du style et un vrai sens de l’image, c’est confirmé film après film.

Un mot sur le casting 4 étoiles tout de même qui participe au succès de l’ensemble. En tête d’affiche l’indispensable Andy Lau qui est aujourd’hui vraiment capable de jouer n’importe quel type de rôle sans faillir et Rene Liu, chanteuse taïwanaise reconvertie actrice grâce à Sylvia Chang, tous deux impeccables. À leurs côtés on retrouve l’habitué You Ge, le toujours excellent (et aujourd’hui définitivement recruté dans la dream team de Johnnie To) Gordon Lam et Baoqiang Wang qui retrouve encore un rôle de grand naïf adorable après Blind Shaft. Porté par un trio central savoureux, formellement splendide (mention à la photographie, superbe), rythmé, fantaisiste et inventif, A World Without Thieves réussit parfaitement son pari de divertissement de haute volée. On regrettera simplement un propos légèrement inoffensif mais c’était couru d’avance. Pour le reste c’est hautement recommandable.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un couple de pickpocket professionnels fait la rencontre de Dumbo, un homme naïf qui transporte toutes ses économies sur lui. Partagés entre l’appât du gain et la culpabilité, ils retardent le moment de passer à l’action. Mais ils découvrent très vite qu’ils ne sont pas les seuls à s’intéresser au butin…