A Single Man (Tom Ford, 2009)

de le 15/03/2010
 
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Un fashion designer qui passe derrière la caméra, évènement sans précédent dans le monde du cinéma qui est pourtant si proche de celui de la mode. Un monde d’esthètes et de visionnaires, un monde d’artiste avant toute chose. Et quand c’est un designer aussi prestigieux et talentueux que Tom Ford qui s’y colle, l’intérêt n’en est que plus grand. En effet, en moins de 20 ans le bonhomme s’est vu à la tête de la création chez Gucci et Yves Saint Laurent, soit deux des plus beaux symboles de l’élégance, on pouvait se demander comment il allait pouvoir s’adapter à ce nouveau monde qu’il ne connait pas. Et pour couper court aux interrogations, A Single Man n’est pas l’oeuvre désincarnée, artificielle et bling-bling que certains ont cru voir, c’est un film surprenant de maitrise pour un premier essai. C’est vrai que visuellement on est devant quelque chose d’extrêmement sophistiqué, mais depuis quand est-ce un défaut de faire du beau cinéma? À la manière de Wong Kar Wai auquel on pense très souvent, ou même de Michael Mann sur Miami Vice, Tom Ford transcende un sujet presque convenu, déjà vu, pour en sortir une véritable oeuvre d’art bien plus charnelle et sensuelle que terre à terre. Un film qui se vit donc, bien plus qu’il ne se comprend, une sorte d’expérience sensorielle qui frise parfois l’indigestion mais qui devient rapidement bouleversante car universelle. Cet homme singulier a beau être un homosexuel perdu dans les années 60, c’est avant tout un homme amoureux qui ne se remet pas de la perte de l’être aimé, et la dernière journée dans la vie de cet homme est un pur moment de cinéma comme on aimerait en voir plus souvent.

Les dernières 24h d’un homme qui a décidé d’en finir, c’est vrai que ce postulat de départ sent le déjà vu, mais existe-t-il quelque chose de plus puissant, sur le plan émotionnel, que quelqu’un rongé par le désespoir qui conclue qu’il n’a plus sa place dans ce monde et qu’il a perdu toute raison de vivre? Sans doute que non, et même si c’était le cas ça reste bouleversant. A Single Man prend la forme d’un road movie contemplatif, mais sans route, l’action hors falshbacks se déroulant dans un lieu bien déterminé. Mais pourtant c’est bien vers ce genre que se tourne le film, avec une succession de rencontres et d’apparitions de personnages secondaires qui contrairement à ce que laisse entendre le titre (qui se prête à plusieurs lectures certes) ne font pas de George un homme seul. C’est d’ailleurs toute cette constellation qui se construit autour de lui qui bâtit le personnage.

Et au centre de cet univers balisé, George, interprété par un très très grand Colin Firth qui signe là une interprétation magistrale tout simplement. Il donne corps à ce personnage, habite chaque plan de son regard à la fois mélancolique et bien déterminé. Il parcourt tout le film comme s’il faisait ses adieux au monde et se permet même, l’espace de quelques scènes qui sonnent comme des bouffées d’air frais, de nous faire rire sincèrement jusqu’à l’hilarité alors que le propos général est plutôt à tendance dépressive. Mais s’il est aussi bon, outre son talent naturel évident (il n’a pas volé sa coupe Volpi à Venise), c’est qu’il bénéficie d’un personnage finement écrit et de l’appui inconditionnel de tous ces personnages qui gravitent autour de lui. Une Julianne Moore une fois de plus formidable dans un rôle qui sonne comme une variation de ce qu’elle jouait dans Boogie Nights, un Matthew Goode magnétique en amant perdu, un Nicholas Hoult surprenant dans son jeu érotique ambivalent et surtout un Jon Kortajarena, incroyable dans le rôle de ce playboy gay espagnol. D’autant plus que chacun de ces personnages bénéficie d’un traitement fortement érotique qui donne à l’ensemble de cette tragédie une ambiance suave des plus réussies.

L’ensemble du film est bercé par une douce mélancolie, que ce soit à travers l’histoire bien entendu, il s’agit tout de même d’un homme incapable de faire son deuil donc rongé par le souvenir, mais aussi et surtout par le travail formel sur l’image et la musique. La composition de Abel Korzeniowski est déjà splendide, mais agrémentée des musiques additionnelles de Shigeru Umebayashi elle devient carrément divine et confirme la filiation avec le cinéma de Wong Kar Wai (il avait composé la BO de In The Mood for Love). Enfin, et c’est bizarrement là-dessus que le film s’est fait attaqué, il est nécessaire de saluer le travail immense fait sur l’image. Outre les costumes et décors irréprochables, les couleurs et les lumières sont bluffantes, et leur traitement n’a rien de gratuit. Complètement désaturées sur les 3/4 du films, elle nous explosent au visage au fur et à mesure que George sort de ses pensées moroses et destructrices. Tout n’est pas parfait dans ces intentions, car parfois cela devient bien trop artificiel avec des rouges presque gênants, mais dans l’ensemble c’est magnifique.

Tout comme la mise en scène. Chaque cadre répond à un état d’esprit bien précis, chaque mouvement de caméra ou ralenti également. Rien de gratuit, on n’est pas dans de l’épate visuelle, Ford sait très bien qu’il débute sauf qu’il possède un sens inné de l’image c’est évident! Un esthète reste un esthète, peu importe son support, donc il crée ses images avec la même élégances qui se retrouvait dans ses créations de mode. Charnel quand il s’attarde sur des éléments physiques, sensuel quand il filme des corps qui transpire le désir, grave quand il filme la dépression, il nous impressionne. Ces instants de bonheur furtifs qu’il partage avec des personnages qui n’ont pas la moindre idée de son intention première, ces petits riens qui participent au vrai bonheur, A Single Man est un film à la fois très noir et dépressif mais d’une justesse incroyable quand il s’agit de faire apparaitre les belles choses du quotidien, ces quelques détails qui font qu’une vie vaut d’être vécue. Pour toutes ces raisons, le premier film de Tom Ford est une superbe réussite, formellement parfaite et bouleversante.

FICHE FILM
 
Synopsis

Los Angeles, 1962. Depuis qu'il a perdu son compagnon Jim dans un accident, George Falconer, professeur d'université Britannique, se sent incapable d'envisager l'avenir. Solitaire malgré le soutien de son amie la belle Charley, elle-même confrontée à ses propres interrogations sur son futur, George ne peut imaginer qu'une série d'évènements vont l'amener à décider qu'il y a peut-être une vie après Jim.