A Serious Man (Joel et Ethan Coen, 2009)

de le 01/02/2010
 
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On a beau apprécier le boulot des deux frangins, on a beau carrément les vénérer (ce qui est le cas de l’auteur de ces lignes), avoir vu tous leurs films au point de connaitre des lignes de dialogues entières, ils réussiront toujours à nous surprendre! Et c’est une chose assez incroyable tant leur cinéma est reconnaissable de façon immédiate, dès le premier plan d’un film, comme si le tout était balisé à l’extrême! Mais non, à chaque film, si leur patte est bien là, ils nous prennent tout de même à revers. C’est encore le cas avec A Serious Man, leur petit dernier qui prend des airs de petit film indépendant mineur. Le grand écart avec leur film précédent, le trop sous-estimé Burn After Reading, est saisissant : abandon de l’humour « grand public » au profit d’un ton déstabilisant et surtout un casting de presque inconnus quand le dernier était un défilé de stars d’Hollywood. Le résultat est un film qui divise forcément selon la perception du spectateur. D’un côté celui qui le prendra au premier degré et qui en sortira soit agacé soit perdu, de l’autre celui qui sentira immédiatement le second niveau de lecture et qui sera réceptif à une forme d’humour différente et qui lui se délectera de la finesse d’écriture des frères Coen. Par cet aspect, A Serious Man se rapproche de ce qui restera comme leur chef d’œuvre inégalable, Barton Fink, c’est à dire un film qui peut paraître incompréhensible pour quiconque ne l’aborde pas avec le recul nécessaire.

Avec ce film les deux frères nous rappellent que parfois leur cinéma peut être très exigeant et absolument pas fédérateur mais c’est avant tout la preuve qu’ils sont capables de transformer un film en apparence mineur en une œuvre essentielle de leur filmographie.

On retrouve cette fois Larry Gopnik, anti-héros typique du cinéma des frères Coen, à savoir un looser dans toute sa splendeur. Le genre de type qui ne ferait pas de mal à une mouche, une pâte, qui va vivre l’enfer. Les Coen adorent ces personnages tragiques: le Dude qui se faisait pisser sur son tapis dans the Big Lebowski, Ed qui était stérile dans Arizona Junior, Barton Fink ne pouvait plus écrire… tout comme ils affectionnent particulièrement les philosophes à tendance désabusée (Tommy Lee Jones dans No Country for Old Men). Et à chaque fois une grosse galère les entraine dans une série d’évènements aussi folle qu’incontrôlable. Dans leur dernier c’est un peu différent tout en étant intimement lié. Cette fois c’est une somme de galères extraordinaire qui s’abat sur le pauvre Larry, du genre spirale de l’échec impossible à désamorcer et qui ne peut aboutir que sur la folie du personnage ou un acte de désespoir.

Et c’est précisément là que le film va surprendre et diviser. Car A Serious Man est un film sur la frustration du spectateur, et il aborde ce thème de façon plutôt extrême, quitte à agacer une partie du public. En effet pendant presque deux heures on va observer cet homme qui va s’en prendre plein la poire sans jamais véritablement réagir, ce qui induit chez le spectateur un désir permanent de l’attraper par le col de sa chemise et de le secouer pour qu’il arrête de tout subir de cette façon, qu’il se comporte en homme fort! Mais non, les Coen ne tomberont jamais dans cette facilité si attendue. Quand Larry arrive à bout, il n’explose pas (alors qu’il avait toutes les raisons du monde de faire un massacre autour de lui), il va voir des rabbins. Personnages hauts en couleurs représentant à eux-seuls toute l’absurdité du communautarisme religieux. D’ailleurs la religion, ici le judaïsme, est au cœur des innombrables thématiques complexes qu’aborde le film.

Sexe, mariage, religion, travail, vie sociale, deuil, paternité, éducation, sciences… faire la liste de tous les sujets abordés dans A Serious Man s’avère rapidement vain. Car, et c’est complètement fou car ce n’est vraiment pas là qu’on attendait ça, il s’agit d’une sorte de film somme pour les Frères Coen qui réussissent comme par magie à y inclure toutes leurs obsessions depuis leurs débuts. Et de cette simple histoire d’un homme écrasé par le destin, ils en sortent une intense réflexion sur le sens de la vie. Mais leur démonstration est presque insaisissable, car elle passe par un raisonnement absurde qui par essence perturbe si on l’aborde de façon cartésienne! De la même façon, le film est extrêmement drôle mais l’humour est tellement décalé et indéfinissable qu’il peut laisser sur le carreau. Pourtant au cours d’un prologue qui pouvait paraître complètement hors sujet, les réalisateurs nous préviennent, par le biais de la femme: il ne faut pas se fier aux apparences et il faut voir au delà de ce que nos yeux voient.

Toute la force de A Serious Man se situe au delà des images, ce n’est pas une comédie pop-corn qui se regarde d’un œil distrait et qui manierait l’humour juif. C’est un film exigeant, et qui cache derrière ce pauvre type pathétiquement drôle un message désabusé et pessimiste. On dépasse même la limite du dépressif par le biais du personnage de Richard Kind ou par la conclusion ouverte sur le chaos total à venir. Comme toujours chez les frères Coen, c’est réalisé de main de maître, la narration est aussi précise que chaotique, c’est complètement décalé mais passionnant, sans la moindre faute de rythme, avec un casting formidable. Une fois de plus ils impressionnent par leur maîtrise et par les questions qu’ils soulèvent (et auxquelles il faudrait une vie pour répondre) mais attention, cette fois entrer dans leur univers ne sera pas donné à tout le monde.