À la poursuite d’Octobre Rouge (John McTiernan, 1990)

de le 28/10/2011
 
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4 ans, c’est le temps nécessaire à John McTiernan pour bâtir sa Sainte Trinité qui participa à faire basculer le cinéma américain des 80’s vers les 90’s. Un trio de films inégalés (inégalables) qui brasse tout un patrimoine et une multitude de genres. Les « analystes » amateurs de cases où tout fourrer ont du être bien embêtés face à ce réalisateur d’un genre nouveau qui est arrivé avec du « fantastique crétin » puis de « l’action crétine » et impose avec À la poursuite d’Octobre Rouge un monument de thriller politique qui fait toujours figure de modèle 20 ans plus tard. Parmi toutes les merveilles que réserve la vision, qu’elle soit la première ou la millième, de ce chef d’oeuvre, il faut tout de même noter un incroyable pied de nez du réalisateur. Lui, taxé immédiatement, et encore aujourd’hui, de symbole du cinéma d’action, livre un film de 2h10 qui en est quasiment dénué. C’est assez fort, d’autant plus que l’action n’était absolument pas nécessaire à ce récit, et cela prouve une nouvelle fois la capacité de John McTiernan à surprendre le spectateur à chaque nouvel essai. Avec À la poursuite d’Octobre Rouge, c’est la première fois qu’il s’attaque à un auteur important, la seconde sera Le 13ème Guerrier. Cette fois c’est Tom Clancy, grand manitou du techno-thriller apparu en 1986 avec Octobre Rouge justement, un terrain d’expérimentation formidable pour le faiseur d’images qu’est John McTiernan, un scénario en béton armé signé Larry Ferguson (Highlander et Alien³ tout de même) et Donald Stewart (Missing – Porté disparu de Costa Gavras), un casting incroyable… et une franche réussite sur absolument toute la ligne.

À la poursuite d’Octobre Rouge s’ouvre et se ferme sur deux séquences en plein air et très proches. Dans les deux, la figure imposante de Sean Connery. Dans la première il parle russe avec ce qui ressemble à un fils spirituel, Sam Neill, tandis que dans la seconde c’est dans un anglais parfait qu’il s’exprime avec un autre fils spirituel évident, Alec Baldwin. Les deux séquences sont situées au sommet d’un sous-marin en mouvement de surface, la première est en plein jour avec les personnages de face, la seconde de profil dans une nuit américaine qui abolit la loi des couleurs. L’une renvoie sans cesse à l’autre à la fois par l’image et les dialogues et en purs moments de cinéma remettent les pendules à l’heure après un avant-propos suggérant qu’il s’agit d’une histoire vraie. Le message de McTiernan dans son introduction est clair : par la parole il met en place un léger anachronisme, par la musique (grâce à « Hymn To Red October », un des morceaux les plus puissants jamais composés par Basil Poledouris) il annonce déjà l’ampleur du récit tandis que par l’image et l’amplitude de ses mouvements de caméra il annonce que cette liberté d’action va se retrouver réduite dans l’espace confiné d’un sous-marin. Tout est déjà dégraissé au maximum et toutes les informations sur les personnages, essentielles pour espérer y croire, sont dans les plans. Quand John McTiernan va filmer des séquences dialoguées, il ne va jamais répéter ce qui est implicite à l’image, signe qu’il a tout compris. Et si on avait déjà compris à quel point il était un conteur génial, un metteur en scène surdoué et un expert dans l’art de la métaphore, il semble encore repousser les limites de son art avec ce thriller pas comme les autres ou tous ces thèmes chers éclaboussent les quatre coins du cadre. Un élément fondamental de son cinéma vient de la position des personnages par rapport à leur environnement. À priori Jack Ryan, intellectuel, ne correspond ni à l’image qu’on se fait d’un agent de la CIA ni à l’idée d’un héros capable d’entrer au coeur de l’action. Le commandant Ramius ressemble lui à un vieux sage légendaire et ne semble rien avoir à faire dans un sous-marin nucléaire russe. Mais voilà, McTiernan aimant plus que tout la fusion des êtres avec leur environnement, il en fait encore une démonstration brillante, à tel point qu’on n’imagine pas les voir évoluer dans d’autres éléments. Cette fusion, à rapprocher de la notion d’invisibilité qui lui est si chère, se retrouve également dans le sous-marin et son système de propulsion, la « chenille » qui le rend indétectable.

[quote]La mer apportera l’espoir comme le sommeil, les rêves…

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L’environnement prend cette fois deux dimensions distinctes pour deux strates dans le récit. D’un côté l’intérieur des bâtiments militaires répondant à des codes couleurs précis, et de l’autre l’océan. Cela permet de repousser encore les limites d’une gestion géographique précise qui faisait la force des précédents films de McT. Cela permet également d’amener des notions complexes à priori peu adaptées à un thriller géo-politique, et notamment un véritable savoir des tactiques militaires ou historiques, avec à la fois le maintenant célèbre Yvan le fou mais également la référence à Cortés qui brûla 10 de ses 11 navires pour que ses hommes ne quittent pas le Mexique. Cela donne lieu à des séquences de bataille navale prodigieuses par leur précision d’horloger et leur sens inouïe de la dramaturgie, le sadisme de McTiernan allant jusqu’à imposer des comptes à rebours tétanisants à chaque torpille. Mais en étant chez un véritable auteur et non un simple faiseur, chaque image peut répondre à une certaine grille de lecture. Ainsi À la poursuite d’Octobre Rouge peut être simplement vu avec ce regard, un thriller politique d’une efficacité redoutable, sans temps mort, avec une gestion du rythme et de la tension qui atteint des sommets de virtuosité, mais pas que. L’ensemble sonne comme une illustration assez claire des rapports conflictuels entre la Russie et les USA jusque dans les intérieurs des sous-marins, parfois sous forme complètement symbolique, mais on peut également, en poussant encore, y voir une sorte de récit mythologique. Tous les éléments y sont : Ramius et ses deux fils dans deux camps, plus un troisième à ses trousses, cible de deux parents comme des divinités, et son parcours, ses défis, son invisibilité, en font une légende. Sur cette lecture tout le passage des « Jumeaux de Thor » est assez clair, on est en plein parcours mythologique comme on en voit depuis la nuit des temps.

Et si le parcours de Ramius vampirise quasiment toute l’attention, porté par un Sean Connery au sommet de son art, le film fonctionne sur ses récits parallèles. Le parcours de Jack Ryan l’est tout autant dans sa lutte contre une administration tout en sachant que son boss – le « patron parfait » James Earl Jones selon McT – n’est jamais très loin, mais également celui, quasiment invisible mais représentant une menace permanente, de l’équipage emmené par Viktor Tupolev (sous les traits de l’excellent Stellan Skarsgård). Dans ce scénario à la construction impeccable, tous ces destins finissent par se rejoindre le plus naturellement du monde, créant alors un ensemble d’une ampleur insoupçonnable au premier abord. Un thriller politique? Oui bien sur, mais surtout une fresque militaire, une véritable tragédie (trahisons, infanticide…) antique et un récit retors au possible. On reste d’un bout à l’autre cramponné à son siège, assommé par tant de maîtrise et se sentant tout aussi bête que cet équipage débarqué dans le dernier acte. Et bien entendu si tout fonctionne aussi bien, c’est que John McTiernan ne lésine pas sur ses efforts. Il développe une grammaire redoutable, imprimant des mouvements majestueux dans des espaces restreints, appuyé par une photo pleine d’identité et un montage ingénieux. Au plus le film avance, au plus il nous impose une perte de repères en accentuant ses angles de caméra – on est devant les dutch angles parmi les plus élégants jamais vus – adaptant encore à la perfection la mise en scène à son discours. En plus d’être un maître, il fait preuve d’une intelligence redoutable, la plus belle preuve étant son célèbre zoom/dézoom pour faire basculer les dialogues du russe vers l’anglais, à la fois respectueux du langage (une autre de ses obsessions) et conscient qu’il est en train de réaliser un film de major. À la poursuite d’Octobre Rouge est tout simplement brillant, et dans le genre aucun film n’a encore pu le prendre en défaut…

FICHE FILM
 
Synopsis

En 1984, l'URSS lance un sous-marin de conception révolutionnaire. Tous les services secrets américains sont sur les dents. Le capitaine Ramius, l'as de la marine soviétique, charge des premiers essais en mer, exécute l'officier politique charge de la surveillance du bâtiment et met le cap sur les États-Unis. Les marines des deux grandes puissances sont a sa poursuite, et personne ne connait ses intentions, revanche, provocation, geste de démence ou de paix ?