A Dangerous Method (David Cronenberg, 2011)

de le 25/11/2011
 
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David Cronenberg qui s’intéresse à la relation entre Sigmund Freud et Carl Jung avec devant la caméra deux des plus grands acteurs de notre temps, voilà qui représentait un peu le projet le plus incroyable de l’année et qui s’avère au final loin d’être aussi jouissif que prévu. Non pas que Cronenberg ait signé avec A Dangerous Method un mauvais film, on reste loin de l’échec brutal eXistenZ, mais on l’a connu plus inspiré et notamment ces dernières années avec un cinéma arrivé à une sorte de maturité artistique fascinante. Avec A Dangerous Method il rejoint le sujet d’un de ses films les plus mineurs, Spider, tout en retentant l’aventure du film en costumes presque 20 ans après M. Butterfly. La folie et la psychanalyse sont des sujets passionnants pour celui qui livra avec son premier moyen métrage Stereo une étude presque psychanalytique dans laquelle se mêlaient sexe, science et folie. Par la suite le cinéma de Cronenberg, d’abord underground, puis gore, toujours percutant, s’est étendu jusqu’à une forme de classicisme apparent ces dernières années. Cette évolution se poursuit encore avec A Dangerous Method qui embrasse même un pur académisme afin de ne jamais perturber la puissance du propos scientifique, presque trop gros pour un seul film. Cronenberg signe un film bavard qui risque bien de désarçonner jusqu’à ses amateurs, mais qui derrière de vraies faiblesses semble bien renfermer toutes les clés de l’ensemble de son œuvre.

Dans toute sa carrière, au milieu de tous ses excès et coups de génie, David Cronenberg n’a finalement fait que parler des névroses, de leur traitement, et donc de psychanalyse. Ce n’est pas étonnant qu’il s’attaque de front aux pionniers du mouvement, qu’ils s’agisse de psychanalyse ou de psychologie analytique, les deux approches étant certes radicalement différentes mais ayant plus ou moins le même objectif. Pour la première fois, il va s’intéresser non pas au problème de la névrose, au moins pas dans un premier temps, mais au regard posé dessus par des penseurs. Et c’est tout à fait fascinant que d’assister à la naissance d’une relation épistolaire entre deux médecins si emblématiques qui prennent littéralement vie devant nos yeux. Pourtant, l’intérêt véritable se situe ailleurs dans A Dangerous Method, dans le personnage de la malade, comme souvent finalement. C’est Sabina Spielrein qui finit par prendre le dessus sur le récit avec toujours l’ombre de Freud et Jung. C’est peut-être le film le plus « féminin » de son auteur qui pendant un temps semble même reproduire certaines figures rhétoriques de Crash, son chef d’œuvre, dans le sens où il met en avant un personnage féminin très fort et laisse une immense part du récit au sexe et aux névroses qui lui sont liées ou pas. David Cronenberg s’essaye à la vulgarisation de la psychanalyse afin de ne pas perdre la majorité du public mais annonce assez clairement vouloir aller au bout de son raisonnement et de ce parti-pris d’en illustrer certains principes. En résulte un film au fil narratif excessivement classique, tel une fresque d’antan linéaire et ponctuée de moments forts, mais qui fait preuve d’une complexité extrême dans ce qui se dégage des dialogues. On se retrouve face à deux des plus grands penseurs du siècle dernier qui établissent et discutent de véritables principes fondamentaux de la psychanalyse, et il y a de quoi se sentir relativement éloigné de tout ça. Ceci étant, c’est dans le côté viscéral de son histoire que David Cronenberg parvient à capter les plus belles choses, dans les chairs de cet étrange quatuor en forme de symphonie de désirs, d’amour, d’admiration et de rêves, avec le zeste de folie nécessaire, celui à la frontière entre l’humanité et la pathologie. Toutefois, malgré la passion qui transpire de tous les bords du cadre, on peut rester tout à fait hermétique à A Dangerous Method, dont le traitement peine à déranger. Et c’est bien là que se situe sa plus grande faiblesse, c’est peut-être la première fois de sa carrière que David Cronenberg ne parvient pas à faire vaciller ne serait-ce qu’une seule de nos convictions, même minime. Alors certes il embrasse l’ensemble de ses travaux par la passion et la science, mais il ne trouve pas l’essence de ce qui fait son cinéma.

C’est d’ailleurs presque une première également que de le voir se lover ainsi dans une sorte d’académisme filmique, académisme qui ne cache pas grand chose qui plus est. Difficile également d’y trouver un propos à charge ou en faveur de quoi que ce soit tant il brouille les pistes avec des personnages cathartiques apparaissant et disparaissant du récit de façon presque fantastique. Mais cela ne l’empêche pas de livrer un travail irréprochable sur la forme. l’ensemble a beau être classique, avec assez peu de mouvement dans la mise en scène, David Cronenberg n’a pas pour autant oublié qu’il était cinéaste et étaye son discours peu clair par une mise en image qui l’est beaucoup plus. A Dangerous Method est principalement construit comme un échange permanent, une lutte même, avec majoritairement deux personnages dans le cadre, ni plus ni moins. Ne sacrifiant que rarement son procédé au traditionnel champ-contrechamp, il préfère construire ses plans sur la profondeur de champ avec les deux personnages dans le cadre. En résulte quelque chose de rigoureux et assez élégant qui prend une forme en appelant à l’idée d’une consultation chez un psy, dans l’imagerie. par son côté statique, A Dangerous Method ne pouvait quasiment que vivre sur ses comédiens et si David Cronenberg n’a rien perdu c’est bien de son flair pour le casting ou sa direction d’acteurs. Viggo Mortensen vampirise chaque scène par sa présence massive même quand il n’est pas à l’écran, Michael Fassbender assure encore dans un portrait torturé tandis que Keira Knightley livre ni plus ni moins que la plus belle interprétation de sa carrière, certes dans la grande performance physique à l’américaine mais le résultat est magnifique, et dérangeant pour le coup. À noter également que le film bénéficie d’une bande originale au thème véritablement puissant, chose devenue assez rare ces temps-ci. Espérons toutefois que Cosmopolis soit un peu plus percutant.

FICHE FILM
 
Synopsis

Sabina Spielrein, une jeune femme souffrant d'hystérie, est soignée par le psychanalyste Carl Jung. Elle devient bientôt sa maîtresse en même temps que sa patiente. Leur relation est révélée lorsque Sabina rentre en contact avec Sigmund Freud...