A Bittersweet Life (Kim Ji-woon, 2005)

de le 25/07/2010
 
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Ils sont une poignée de réalisateurs en Corée à continuer de passionner l’occident, touchant même le grand public, et Kim Ji-Woon est de ceux-là. Découvert avec le merveilleux 2 Soeurs, son troisième long-métrage, il a rapidement montré une aisance époustouflante à aborder des genres à priori antinomiques sans oublier son style et tout en respectant à sa manière les différents codes desdits genres. Alors que son prochain film I Saw the Devil ne sortira qu’en avril 2011 en France, et qu’il semble revenir à un ton plus sérieux après l’excellent western le Bon, la Brute, le Cinglé, il était temps de se replonger dans A Bittersweet Life, pur film noir et polar lyrique qui reste à ce jour son film le plus maitrisé d’un bout à l’autre. Kim Ji-Woon est un cinéphile, un érudit, et cela se ressent à travers le plus anecdotique de ses plans. Il le prouve une nouvelle fois ici en livrant plus qu’un polar, plus qu’un simple film de gangsters doublé d’un récit vengeur, il s’agit d’un spectacle onirique permanent, un poème violent, sanglant et barbare dans lequel un homme de main surdoué a tout perdu et part en croisade pour laver son honneur. A Bittersweet Life est un concentré de violence sourde sous la forme d’un rêve éveillé, Kim Ji-Woon y impose son style raffiné, peut-être trop parfois quand il frôle la démonstration gratuite. Mais c’est surtout un néo-polar modèle pour les amateurs du genre comme on n’en voit qu’en Asie, avec ce film le réalisateur prend la succession directe des Johnnie To et John Woo, et sans avoir à rougir de la comparaison. Comme un ballet brutal où dansent des fantômes de la pègre, A Bittersweet Life est un petit bijou de noirceur.

Trop vite considéré comme un clone de Old Boy, simplement car il illustre également une histoire de vengeance meurtrière et sanglante sur fond de musique classique, A Bittersweet Life vaut pourtant tellement mieux. Et si Kim Ji-Woon n’a pas encore la maturité artistique de Park Chan-Wook, qu’il semble avoir un style mais ne l’a pas encore affirmé complètement, il n’empêche qu’à la manière d’un Tarantino coréen il cite ses classiques à lui, ceux qui font sa culture cinématographique, prouve qu’il les a assimilés, et ce pour en ressortir un film quelque peu hybride, bourré d’influences mais qui ne ressemble finalement à aucun autre. Cette fois le ton général est clairement issu des classiques du film noir, que ce soit dans la trame principale ou dans la construction des personnages. Le héros torturé, la femme fatale, l’enquête, les divers degrés de manipulation et l’aspect graphique qui joue tout sur les contrastes de lumière, il n’y a pas le moindre doute, Kim Ji-Woon sait de quoi il parle, et il le fait très bien.

La principale faiblesse d’A Bittersweet Life réside en fait dans son scénario, trop simple, trop linéaire. Mais paradoxalement il s’en dégage une efficacité évidente. La trame générale s’articule en deux actes, une présentation du personnage et de son caractère (dont ses faiblesses) puis sa vengeance, avec entre les deux une mission qui échoue pour des raisons très humaines, un drame, une mort symbolique suivie d’une véritable renaissance tirée d’Evil Dead. Ce récit simplissime est ponctué d’interludes parfois surprenants mais qui s’incrustent sans problème dans le ton. Ainsi des séquences de violence pure et dure, de torture, des gunfights superbement chorégraphiés, succèdent à de purs moments de comédie qu’on ne sentait absolument pas venir, comme pour donner un peu d’air au spectateur qui souffrirait devant la noirceur de l’ensemble. Tout est parfaitement dosé, et si le final ne révèle que peu de surprises, il a au moins le mérite d’être logique et réaliste, contrairement à ce qu’en aurait fait un réalisateur américain. De plus le film est baigné d’une sensation de légèreté qui apparait parfois pour illustrer les rêves de ce brave soldat bien naïf.

Visuellement Kim Ji-Woon fait une fois de plus des petits miracles à la mise en scène. En grand esthète, il livre sa vision du film noir, jouant à merveille avec les contrastes dans l’image, où les noirs les plus profonds laissent éclater des jets de lumière. Le réalisateur se fait plaisir à grand renfort d’effets de style qui peuvent en agacer certains mais qui sont pourtant tout à fait à leur place. Des ralentis flamboyants qui soulignent un ensemble carrément lyrique traversé de moments de fureur totale, à l’image de la course poursuite dans l’entrepôt simplement éclairée par des flammes. Comme dans tout polar coréen on trouve bien sur la traditionnelle scène sous une pluie battante, toujours aussi belle même si de moins en moins justifiée par contre. Là où Kim Ji-Woon nous impressionne c’est dans sa maitrise des séquences d’action, extrêmement nerveuses mais pourtant ultra lisibles, et quand vient le moment de monter un gunfight, sa gestion de l’espace n’a rien à envier aux maitres hongkongais du genre.

Niveau casting, il est juste dominé sans soucis par un Lee Byung-hun impérial. L’acteur qui faisait déjà des merveilles dans JSA ou 3 Extrêmes impose son charisme naturel dans un rôle pas si simple à apprivoiser. Tour à tour homme de main intraitable, victime de ses sentiments ravageurs puis machine à tuer, l’acteur dévoile une palette de jeu fabuleuse et prouve qu’en plus de son physique il a la carrure pour assumer de très grands rôles dans tous les genres. Et si c’est dans sa quête vengeresse qu’il s’exprime le plus intensément, on n’est pas prêt d’oublier ce tout dernier plan où réapparait l’enfant naïf et plein de rêves.

[box_light]Véritable film noir et polar ultra stylisé, A Bittersweet Life est un diamant noir du film de gangster coréen. Kim Ji-Woon, un des prodiges du pays du matin calme, prouve à quel point il est à l’aise dans le mélange de genres à priori incompatibles. Polar, thriller, comédie noire, western, drame, il dose tous ses éléments avec un fragile équilibre, emballe le tout d’une plastique classieuse et maitrisée qui propulse le film vers des sommets de lyrisme forcément séduisants. C’est sans le moindre doute un des polars les plus brillants des années 2000.[/box_light]

FICHE FILM
 
Synopsis

Un chef de gang suspecte sa petite amie Hee Su d'avoir une liaison avec un autre homme. Il demande à son bras droit, Sun Woo, de suivre Hee Su et de l'éliminer s'il la surprend en galante compagnie.