25 Novembre 1970, le jour où Mishima choisit son destin (Kôji Wakamatsu, 2012)

de le 14/09/2012
 
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Étrange Festival 2012 : Compétition internationale.

Le parcours fascinant de Yukio Mishima chroniqué par l’un des réalisateurs nippons les plus engagés, cela donne une œuvre didactique puissante où la recréation fantasmée d’un Japon ancestral se confronte aux réalités contemporaines. Le pendant pathétique de « la beauté du geste » de Carax.

On connait très mal le Japon d’après-guerre. Pas celui des ruines encore fumantes des bombes atomiques, déjà illustré d’Hiroshima mon amour au Tombeau des lucioles, mais le Japon entré dans la modernité. A la fin des années 1960, le pays est encore occupé par les États-Unis, l’utilisant comme base militaire pour ses opérations au Vietnam. Cinéaste toujours très politique, Koji Wakamatsu, du haut de ses 76 ans, revient sur une période de bouillonnement trop peu racontée. C’est par le biais d’une biographie didactique de l’écrivain Yukio Mishima que Le jour où Mishima a choisi son destin prend racine. Wakamatsu dépeint une violence constante d’une société qu’il explore toujours avec virulence. Pourtant à l’écran, peu d’armes, peu de coups portés. Quelques images d’archives illustrent les manifestations anti-guerre et les répressions policières. On a connu le cinéaste, ancien yakuza, plus frontal. Pour autant, la puissance de Le jour où Mishima a choisi son destin s’en retrouve grandie. La guerre a phagocyté les plus grandes œuvres du réalisateur, de United Red Army au Soldat Dieu. Ici, ce sont une multitude de conflits armés qui tissent la toile du destin de Mishima. Il y a l’occupation étasunienne donc, mais aussi la menace soviétique, le traumatisme de la seconde guerre mondiale et le souvenir des chevaliers d’antan : les samouraïs. Car la vie de Mishima pourrait se résumer ainsi : écrivain adulé en son temps, pressenti pour le Nobel de littérature, il change assez brusquement de vie. Nostalgique de l’Empereur de l’Ancien Régime, il entre dans les Forces d’Autodéfense du Japon, sorte de milice nationaliste. Après un entrainement sportif rigoureux, il en devient un pilier autant physique qu’économique. Il fonde « la société du bouclier », groupuscule jusqu’au-boutiste à la gloire de l’Empereur.

Ce résumé de sa trajectoire ne saurait donner satisfaction face aux foisonnements de subtilités qu’évoque sa vie. Wakamatsu utilise le didactisme comme arme de mise en scène. Il démontre à la fois toute l’absurdité et la grandeur du comportement de l’écrivain. Non pas qu’il adhère à son discours, bien au contraire, mais le respect et la pudeur qu’il a envers Mishima révèle une forme de reconnaissance pour l’engagement. Car Le jour où Mishima a choisi son destin joue sur le paradoxe, sur le contraste. Le Japon y apparait moderne, bouillonnant de révolte et d’éveil politique. Mishima se retrouve tiraillé entre son amour pour l’autorité gouvernante et l’admiration qu’il a pour une jeunesse de gauche, voulant chasser l’occupant américain. Quand ces deux pôles s’affrontent, c’est avec calme qu’il cherche sa position. D’écrivain engagé, il devient gourou. Sa milice se forme avec des méthodes militaires traditionnelles. Le film revient souvent sur les mêmes lieux. Un salon notamment, où se décident pas mal d’orientations politiques. Un plan en plongée s’y répète. La caméra surplombe la pièce, une petite table ronde servant de point de fuite au reste du cadre. C’est la puissance du gourou qui s’exprime. Puisque l’acteur Arata dégage un calme olympien avec son visage, Wakamatsu va multiplier les angles sauvages. Le sauna, centre névralgique des discutions, nous ramène à l’image d’Epinal des Yakuzas. Le cérémonial, les entrainements au sabre, tout cela rappelle surtout les samouraïs. Mishima le dit lui-même, il rêve sa « société du bouclier » sur ce modèle. Ainsi, les lieutenants se jurent fidélité jusqu’à la mort et leur baroud d’honneur (le choix du destin qu’invoque le titre) révèle le dévouement total non pas à l’écrivain mais à une conception ancienne de l’honneur japonais.

Ces gestes répondent involontairement au « pour la beauté du geste » d’Holy Motors. Chez Carax, le dévouement de l’acteur se faisait pour quelque chose de positif puisque c’était pour l’illusion du cinéma. Avec Wakamatsu, le geste prépare au mal. Les soldats répètent leurs gammes au sabre, les révérences envers les autorités se multiplient et tout ça n’annonce que la destruction. Face aux cocktails Molotov de la rébellion, Mishima et ses sbires répondent par le stoïcisme archaïque. La logorrhée, arme de prédilection pour un auteur de livre, sera à la fois son outil de construction d’un mythe mais aussi celui de sa chute. C’est parce que sa parole n’atteint plus ses semblables, dans une scène magnifique de monologue où il est esseulé, que Mishima prend en main – au sens littéral – son destin. C’est dans un ultime geste, toujours lié à la tradition, qu’il parachève son œuvre. A tel point que si le film ne nous montrait pas la sincérité émouvante du bonhomme, on pourrait croire qu’il a lui-même mis en scène sa vie, à l’instar du héros de son livre Chevaux Échappés. Mishima devint son propre personnage de roman. Le raffinement et la violence extrême se côtoient avec aisance dans ce film passionnant. Il pourra apparaitre très bavard, voire académique, pour quiconque n’arriverait pas à entrer dans cette illustration linéaire d’un destin à la fois magnifique et pathétique.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le 25 novembre 1970, un homme s’est donné la mort dans le quartier général du commandement de l’armée japonaise à Tokyo. Il laissait derrière lui une longue liste de chef-d’oeuvres littéraires et une controverse qui ne s’est jamais éteinte. Cet homme s’appelait Yukio Mishima, un des romanciers les plus célèbres et les plus respectés du Japon. Avec quatre membres de son armée personnelle, la Tatenokai, Mishima avait pris en otage le commandant du quartier général. S’adressant aux soldats rassemblés dans la cour, il leur demanda de l’aider à renverser le régime et restaurer le pouvoir de l’Empereur. Lorsque les soldats commencèrent à se moquer de lui, il interrompit son discours et se retira dans le bureau du commandant pour commettre le seppuku, le suicide rituel du samouraï, en s’ouvrant le ventre avant d’être décapité par un de ses hommes. Que voulait exprimer Mishima à travers ses derniers actes? Qu’a-t-il vu avant de mourir?