127 Heures (Danny Boyle, 2010)

de le 04/01/2011
 
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Danny Boyle est un type agaçant. Il s’est directement imposé sur la scène cinématographique britannique grâce à sa trilogie « Bag of Money » (Petits meurtres entre amis, Trainspotting et Une Vie moins ordinaire), livrant au passage ce qui reste encore à ce jour son meilleur film, Trainspotting. Adepte des expérimentations visuelles, virtuose de la caméra, il enchaîne par la suite des films bancals, à chaque fois. Que ce soit dans La Plage, 28 Jours plus tard ou Sunshine, on retrouve à chaque fois une première partie brillante qui annonce un quasi chef d’oeuvre puis une seconde moitié complètement hors sujet qui flingue le film, provoquant frustration du spectateur et haine considérable envers cet incroyable artiste devenu incapable de terminer un film tel qu’il l’avait commencé. Et si les choses se sont grandement améliorées sur ce point précis avec Slumdog Millionnaire, elles s’accompagnaient pour le coup d’une baisse qualitative considérable, ce film boursouflé et multi-récompensé s’imposant comme le nouveau modèle d’oeuvre surévaluée. C’est dire à quel point on attendait ces 127 Heures avec autant d’impatience que d’effroi, autant pour le sujet que pour son éventuel traitement. Mais voilà, Danny Boyle a de la ressource, et comme par magie il signe là un film retors dans lequel se marient habilement pure expérience de spectateur et aventure humaine grand public. À l’exact opposé de son film précédent desservi par des effets de style clippesques inappropriés, 127 Heures s’impose immédiatement comme une oeuvre essentielle dans la carrière du réalisateur. Une oeuvre dans laquelle ses expérimentations sont enfin justifiées, son travail le plus abouti et son meilleur film depuis Trainspotting.

Il y aura deux publics bien distincts face à 127 Heures. D’un côté les spectateurs ayant lu préalablement le bouquin d’Aron Ralston et qui savent donc comment cette histoire se termine. Ceux-là ne vivront jamais l’expérience de l’autre catégorie qui va souffrir pendant un peu plus d’1h30 en craignant que la conclusion soit celle à laquelle on pense dès que l’accident survient. Car 127 Heures est clairement une expérience de cinéma viscéral, physique, dans la lignée de Buried par exemple. Un film dont on sort exténué. Mais à l’inverse du huis clos de Rodrigo Cortés qui misait tout sur la claustrophobie liée à son sujet, et s’en sortait admirablement, Danny Boyle livre une oeuvre qui dépasse son concept de base. En effet si l’essentiel se situe évidemment dans la situation de ce jeune adulte aventurier un peu foufou qui se retrouve le bras coincé sous un rocher dans une crevasse pendant 6 jours, c’est par l’extérieur que va se créer la dramaturgie. On est quelque part entre le mythe de l’american hero si cher au public chez l’oncle Sam et une aventure mentale pour la survie, un cheminement qui ne vise pas une rédemption mais une acceptation de la mort et une paix intérieure.

C’est toute la force de 127 Heures : mélanger l’expérience cinématographique flirtant avec l’extrême et une véritable émotion qui se crée pourtant artificiellement parfois, mais qui nous touche inévitablement par l’identification au personnage d’Aron Ralston. On sait tous qu’il va s’en sortir, il est crédité comme auteur au générique, mais toute la tension se noue autour du « comment ». Et en parallèle on assiste à la lente perte de repères d’un jeune homme plein de vie qui ne voit aucune issue heureuse à sa situation. C’est le décor parfait pour que Danny Boyle nous en mette plein les yeux et creuse quelques thèmes pas forcément inédits mais traités ici de faon plutôt originale. Rapidement se met en place une plongée de plus en plus profonde dans la folie d’un homme qui se sait terminé, avec à la clé crises et hallucinations en tous genres, mais également le portrait de celui qu’il aurait du être et qu’il sera peut-être si il s’en sort. Sous ses airs sympathiques se cache un personnage tellement libre qu’il en est devenu égoïste à mort, et c’est ce côté sombre qui transparaît le plus au final. Bien entendu on se situe dans une production en partie américaine donc le pessimisme et la noirceur ne sont pas de mise jusqu’au bout mais c’est finalement un soulagement de voir que c’est ce profond désir d’enfin s’ouvrir aux autres (amis, famille ou autres), à la frontière de la fin, qui va donner la force au personnage de commettre l’impensable pour sa survie. Et l’intensité émotionnelle qui se dégage tout d’un coup dans le dernier acte vient comme une libération, au sens propre comme au figuré.

Il n’y avait que la folie d’un metteur en scène adepte de l’image coup de poing qui pouvait illustrer cette incroyable histoire sans tomber dans le glauque ou dans le pathos démesuré. Et Danny Boyle s’en donne à coeur joie. On s’attend déjà à en voir certains cracher sans vergogne sur l’esthétique un brin clinquante de 127 Heures mais s’ils avaient raison à ce niveau concernant Slumdog Millionnaire, ce n’est plus le cas ici. Secondé par deux chefs opérateurs de génie, Danny Boyle adapte son style percutant à son récit et joue habilement avec les textures d’image. Scope éclatant sur les paysages paradisiaques de westerns, vidéo, photos… tout y passe. Il utilise à peu près tous les outils que le cinéma met à sa disposition pour livrer une expérience visuelle qui lorgne clairement du côté du clip mais trouve justement sa justification dans le sujet. De l’introduction dopée au split-screen et aux amphets jusqu’aux séquences face caméra et aux hallucinations, il développe un  langage visuel d’une richesse bluffante pour illustrer le dialogue de cet homme trop jeune pour mourir avec la grande faucheuse. Et dans l’entreprise, Boyle peut remercier James Franco qui livre là ce qui risque de rester longtemps comme sa meilleure performance d’acteur. Faisant montre d’une palette d’émotions simplement hallucinante, l’acteur ne peine jamais à nous emporter dans la tourmente et on souffre littéralement avec lui.

Danny Boyle redresse incroyablement la barre après la déconvenue Slumdog Millionnaire. À partir d’une histoire vraie incroyable et cruelle, il tisse un récit à la frontière de l’expérimental. 1h30 d’une intensité folle qui vaut toutes les cures de boissons énergisantes du monde pendant lesquelles un jeune homme va s’amuser comme à son habitude pour ensuite entamer un long dialogue avec la mort et une remise en question totale. 127 Heures représente un aboutissement formel pour Danny Boyle qui ne se refuse aucun effet de style pour souligner l’action et créer la vie dans un lieu désert. Avec une mise en scène virtuose, un acteur qui bouffe littéralement l’écran et une énergie débordante jusque dans la composition des plans et la musique, 127 Heures s’impose déjà comme un des grands films de cette année qui débute seulement mais surtout comme le meilleur film de son auteur depuis trainspotting, et de très loin.

FICHE FILM
 
Synopsis

Parti pour une randonnée en solitaire dans les gorges de l’Utah, Aron Ralston, jeune alpiniste expérimenté, se retrouve bloqué au fond d’un canyon isolé lorsqu’un rocher s’éboule, lui emprisonnant le bras. Pris au piège, menacé de déshydratation et d’hypothermie, il est en proie à des hallucinations avec pour seule compagnie le souvenir des siens. Cinq jours plus tard, comprenant que les secours n’arriveront pas, il va devoir prendre la plus grave décision de son existence…