Crimson Peak (Guillermo del Toro, 2015)

de le 01/11/2015
 
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Pour la seconde fois consécutive, Guillermo del Toro aurait réalisé un film visuellement très abouti mais au scénario assez pauvre. C’était l’avis critique quasi unanime à la sortie de Crimson Peak comme à la sortie de Pacific Rim, c’était d’ailleurs l’avis de notre rédacteur à la sortie, un avis auquel nous souhaitions apporter une sorte de réponse interne. Car pour quiconque aura suivi la carrière du mexicain depuis plus de 20 ans et aura admiré sa foi inébranlable en la puissance visuelle du cinéma comme vecteur narratif et émotionnel, pour quiconque partage cet amour incandescent pour le merveilleux et les créatures qui le peuplent, Crimson Peak représente une forme d’aboutissement.

Crimson Peak 1Les premiers mots entendus dans Crimson Peak et prononcés par Edith (« Ghosts are real, that much I know. I’ve seen them all my life… ») sont un écho évident à ceux prononcés par Wesley Snipes en ouverture de Blade II : « Forget what you think you know. Vampires exist. ». Au delà du clin d’œil, au delà même de la mise en place d’un univers et de sa mécanique toute entière en une seule phrase d’une sincérité remarquable dans une époque où règne le cynisme, ces mots traduisent toute l’œuvre de Guillermo del Toro. Les fantômes existent, les vampires, les démons de toutes sortes, les insectes géants, les jaegers et les kaijus également. C’est une véritable profession de foi et une forme d’honnêteté envers le spectateur qui sait très précisément dans quoi il s’engage, et qui sait également qu’on ne va pas lui sortir un twist minable pour lui prouver que cet univers merveilleux n’est qu’une vision de l’esprit. Dans cette optique, Crimson Peak réclame également un acte de foi du spectateur.

Crimson Peak 2

Et ceci afin de ne pas y voir un simple et anecdotique (très) beau livre d’images. Il s’agit très précisément d’un film d’architecte, plus encore que d’un film s’inscrivant dans la tradition d’un cinéma hérité de la littérature gothique. Par le terme de « romance gothique », l’auteur renoue avec l’essence du gothique, à savoir l’architecture. Pas simplement au niveau des décors ou de la direction artistique, qui ancrent le récit dans un univers immédiatement identifiable. Mais au niveau de l’architecture même du film et dans l’importance capitale des lieux de l’action sur cette dernière. Ainsi Guillermo del Toro, qu’il n’était pas interdit de qualifier de nouveau Tim Burton (celui de la grande époque quand chaque film regorgeait d’idées folles), devient inévitablement une sorte de nouveau Dario Argento. Un héritage qui passe autant par la résurgence de motifs venus du cinéma de Mario Bava que par ces notions d’architecture. Malgré des décors fondamentalement différents, il est impossible de ne pas retrouver dans Crismon Peak des saillies visuelles venues d’Inferno. Et ce autant dans l’influence du décor sur l’héroïne que dans les manifestations fortement symbolique dudit décor. Les lieux que parcourent les personnages ne sont pas des personnages à part entière mais des sortes d’entité qui fusionnent avec les habitants. Une fusion qui se traduit à travers toute la matière filmique, des cadres jusqu’à la photographie. Soit, en somme un film purement expressionniste, plus encore que gothique même s’il en possède à peu près tous les attributs ((comme cela est brillamment exposé dans Crimson Peak : rétrogression et reprogression gothiques chez Film Exposure)).

Crimson Peak 3Outre les visages des acteurs et actrices, toutes les émotions y sont suffisamment exacerbées, et exprimées par l’image, que Crismon Peak pourrait aisément se passer de dialogues. Les tonalités de la photographie par exemple (couleurs très chaudes dans le lieu de vie d’Edith ou dans cette échappée fugace synonyme d’acte d’amour, et donc de vie. Tonalités glaciales au manoir) traduisent ainsi autant l’état mental de l’héroïne qu’un propos encore plus vaste sur une fin des temps et un choc de civilisations : le bouillonnement chaleureux de la révolution industrielle sur un continent jeune et plein de vie contre la décrépitude programmée d’une vieille Europe vampirique dont les rejetons prennent le pouvoir. Il faut voir à quel point Guillermo del Toro s’applique à figurer par sa mise en scène le caractère carcéral et morbide du lieu dans lequel Edith se rend. A l’image de ce plan ci-dessus, avec un cadre dans le cadre symbolisant déjà l’enfermement. Un enfermement total pour l’héroïne qui quitte un vaste continent pour une île, et au sein de cette île une propriété qui deviendra sa prison.

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Et si certains éléments peuvent pousser à qualifier trop rapidement Crimson Peak d’œuvre académique, il ose tout de même un récit initiatique et d’émancipation d’une femme non pas en l’ouvrant sur le monde mais en l’enfermant. Ce qui constitue un contrepied total aux motifs habituels. Ce n’est pas vraiment une surprise, tant Crimson Peak est une œuvre qui, tout en exposant bien volontiers les conventions d’un genre, se plait à les tordre pour mieux lui rendre hommage. Il s’agit d’un film d’oppositions et de miroirs, de renaissances et d’illuminations, et d’un incroyable « film de femmes ». Absolument tout finit par s’articuler autour de l’opposition entre Edith et Lucille, entre la femme et la sœur, entre la figure virginale et le symbole décadent, entre la riche modernité et la pauvre décrépitude. L’aspect allégorique du parcours d’Edith, de la fille à la femme, de l’être rêveur à l’être conscient, de la chenille au papillon (lien évident au gothique mais avant tout symbole fort d’élévation spirituelle et d’accomplissement personnel) comme en témoignent ses tenues, se voit traité presque naïvement, ce qui le rend d’autant plus touchant. Mais ce qu’opère également le réalisateur pour prendre à revers les différentes conventions, c’est à une inversion assez claire des rôles. Ainsi, la « jeune fille en détresse », élément classique du film gothique est ici incarnée par Charlie Hunnam, excellent hors de sa zone de confort. Tous les hommes dans Crimson Peak sont en quelque sorte des victimes du récit, bien plus que son moteur, laissé aux incroyables Mia Wasikowska et Jessica Chastain. La première incarne à merveille la jeune fille qui va prendre son destin en main en même temps qu’elle devient femme (aussi bien littéralement que symboliquement avec la libération progressive de cet argile rouge sang qui finit par inonder un lieu immaculé de blanc), une sorte d’Alice qui se découvre en partant explorer un sous-sol. La seconde impressionne dans le rôle de cette femme d’un autre temps, sorte de maîtresse vampirique et seul véritable monstre de toute cette histoire.

Crimson PeakLes fantômes, comme la plupart des créatures chez Guillermo del Toro, prennent des airs de menace mais finissent par symboliser quelque chose de mélancolique. Comme dans L’échine du Diable, de leurs blessures mortelles s’échappe une matière symbolisant la vie qui les a abandonnés de façon injuste et brutale. Ils sont les guides d’Edith, ses véritables repères dans un univers qu’elle ne peut contrôler. L’univers en question est une imposante bâtisse victorienne tellement délabrée que son toit est ouvert, Edith cherchant logiquement le refuge d’un foyer dans le fantasme de l’homme qu’elle épouse. Il ne remplira son rôle qu’à la toute fin, dans une séquence magnifique. Un final dans la grande tradition des conclusion du mexicain, à la fois tragique et optimiste, appuyant encore la poésie macabre de ce conte ponctué d’éclairs de violence graphique toujours impressionnants.

Crimson Peak

Guillermo del Toro ne cède jamais à un vecteur d’émotion facile. Il préfère se contenter de raconter une histoire somme toute très simple, mais de la sublimer en y apportant mille zones de relief par sa simple mise en scène. Une sorte de démonstration de cinéma, où l’image est prépondérante dans le langage. Le soin porté à l’esthétique, le travail colossal sur la direction artistique, la subtilité de la photographie et des choix de cadre, n’ont pour unique but que de développer l’intrigue. Alors évidemment, tout ceci est très premier degré et ne colle pas vraiment aux courants cinématographiques en cours. Ce romantisme presque littéraire est presque anachronique. Mais quel bonheur de voir une nouvelle étape dans l’œuvre d’un auteur aussi intègre qui ne cède à aucun compromis, reste droit dans ses bottes, fidèle à ses obsessions et à sa conception du septième art. Chez del Toro, c’est le rêveur, ou celui qui a admis la véritable nature de son monde et s’accroche coûte que coûte à ses convictions, qui sort grandi de l’aventure. Un optimisme tellement frais qu’il balaye tout sur son passage, laissant aux dépressifs ou aux cyniques le soin d’alimenter une production cinématographique insipide. Rares sont les œuvres avec une telle identité, aussi bien graphique (malgré des influences nettes) que dans le cœur de son récit, et qui en disent aussi long sur leur créateur.

FICHE FILM
 
Synopsis

Au début du siècle dernier, Edith Cushing (Mia Wasikowska), une jeune romancière en herbe, vit avec son père Carter Cushing (Jim Beaver) à Buffalo, dans l’État de New York. La jeune femme est hantée, au sens propre, par la mort de sa mère. Elle possède le don de communiquer avec les âmes des défunts et reçoit un étrange message de l’au-delà : « Prends garde à Crimson Peak ».
Une marginale dans la bonne société de la ville de par sa fâcheuse « imagination », Edith est tiraillée entre deux prétendants : son ami d’enfance, le docteur Alan McMichael (Charlie Hunnam), dont la vivacité d’esprit stimule son intellect, et un nouveau venu terriblement séduisant, Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston), un outsider comme elle, qui l’accepte comme elle est et ravit son cœur.
Après la mort mystérieuse du père d’Edith, Thomas entraîne sa dulcinée dans sa luxueuse demeure familiale, en Angleterre. Allerdale Hall est un impressionnant manoir gothique, juché sur une carrière souterraine dont l’argile rouge sang suinte à travers la neige et entache les flancs de la montagne, lui valant le nom de « Crimson Peak ».
Mais Thomas et Edith ne sont pas seuls. Allerdale Hall abrite également la soeur de Thomas, l’envoûtante et mystérieuse Lucille (Jessica Chastain) dont l’affection pour Edith cache d’autres desseins. Alors qu’Edith s’installe dans sa nouvelle existence, Crimson Peak s’anime pour elle de visions cauchemardesques et fantomatiques. Mais le véritable monstre de Crimson Peak est fait de chair et de sang…
Edith parviendra-t-elle à élucider le mystère de ses terribles visions avant qu’il ne soit trop tard ? Thomas choisira-t-il de sauver sa nouvelle épouse ou de protéger sa famille ? Jusqu’où Alan est-il prêt à aller pour reconquérir sa bien-aimée ? Et qu’adviendra-t-il de Lucille quand son sombre passé la rattrapera ?
Quand l’amour tourne à la démence, que les cauchemars deviennent réalité, tous ceux qui osent fouler la terre ocre de Crimson Peak s’exposent à un terrible danger.